Jean-Luc de Saint-Just, Montpellier le samedi 06 juin 2026-Topologie de l’amour et du désir dans le transfert-

Topologie de l’amour et du désir dans le transfert

Je remercie tous nos collègues de Montpellier, Bernard Frannais le Président de l’ALI Montpellier, le secrétaire Selim Sami, pour votre accueil et l’organisation de cette journée de travail, pour votre invitation à ce que nous y participions.A Lyon nous venons de finir la lecture de ce séminaire sur « Le transfert ». Lors de cette relecture pour moi, j’ai été surpris et intéressé, comme toujours quant on relit un texte puisque c’est une nouvelle lecture, par la conjoncture de deux choses présentes au cours des différentes leçons.

D’abord dans le fait que Lacan parle très souvent de topologie pour qualifier son abord du transfert, mais surtout que c’est à propos des rapports qu’il déploie tout au long de ce séminaire entre l’amour et le désir. Ils ne sont pas opposés ou priorisés. Ils sont soit assimilés, non distingués dans le Banquet, c’est assez flagrant, où amour et désir ne font qu’un, soit nettement différenciés, comme dans la trilogie de Claudel, mais toujours articulés, tissés dirais-je.Et puisque je commence aujourd’hui cette série d’intervention, je vais aborder les choses par la fin, les dernières leçons où Lacan indique que c’est même par l’amour de transfert que le sujet peut avoir la possibilité d’articuler son désir... (inconscient). Car à propos du désir il n’est pas facile de partir du sujet, de ce qu’il aime « oui », mais de ce qu’il désire ? C’est assez souvent ce qu’il ne veut pas, ne veut absolument pas savoir ! Et pour cause !

Dans la dernière leçon, celle du 28 juin 1961, Lacan va même jusqu’à indiquer, y compris à ses analysants qui ne désertent pourtant pas son séminaire, comment un sujet peut aller jusqu’à cette conséquence qu’il puisse lui-même mener cette dialectique de l’amour et du désir. Autrement dit, je dirais, qu’il liquide son transfert, comme cela se dit couramment.Ce qui me semble particulièrement intéressant à prendre en compte, c’est que cette lecture éminemment topologique que Lacan propose du transfert ne passe aucunement par une écriture de figures ou schéma, pas plus de mathèmes comme il pourra le proposer dans d’autres séminaires. Cela n’en est pas moins rigoureusement ce qui caractérise son enseignement, dans ce séminaire comme dans les autres, tant au point de vue de son effort pour à chaque fois dégager de la clinique la structure qui la détermine, que du point de vue de la dynamique qui l’anime, et qu’il anime leçon après leçon.

En fait, et cela en est d’autant plus significatif dans ce séminaire, il ne fera référence et usage que d’une seule figure, celle du schéma optique de Bouasse, afin de distinguer et de localiser le Moi idéal et l’Idéal du moi, que Freud avait différenciés dans son article « Pour introduire le narcissisme » (1914). C’est donc explicitement à partir du leurre imaginaire, de l’illusion moïque, que Lacan va fonder la dialectisation de l’amour et du désir, en proposer une lecture structurelle, topologique. C’est également sur un abord imaginaire, avec ses pieds, sans savoir ce qu’il fait, qu’il invite les analystes à aborder les nœuds borroméens. C’est une façon dynamique de lire la structure de l’inconscient comme non figée, relevant de rapports et de non-rapports, au-delà de tout modèle ou idéalisation d’un état, encore moins d’un principe.Je dirais que la visée de cet enseignement sur le transfert, de son style, de sa méthode, qu’il rappelle comme un fil rouge tout au long de ce séminaire, c’est que «le psychanalyste s’absente de toute idéalisation du psychanalyste», et je rajouterai volontiers, de la psychanalyse.Il dit bien « s’absente » ! C’est-à-dire que le psychanalyste ne vienne pas occuper cette place, pas que cette place n’est pas à prendre en compte, qu’il ne s’agisse pas de partir de là, bien au contraire. Lacan ne propose aucunement de rejeter l’idéal, ou l’imaginaire, puisque c’est de là, non pas qu’il part, mais que cela part, initialement de cette consistance. Il s’agit donc d’en passer par les aulnes de la demande, ses tours et détours, pour accéder, via un ratage, à ce qui fait tache dans l’image, à l’objet cause du désir. Cette tache de « Moi s’y » d’où s’opère un forçage, celui du désir qui est toujours le désir de l’Autre, qui « colle le sujet au fantasme ».

Devant aller vite, disons que Lacan dans ce séminaire, ne dit pas seulement que l’idéal narcissique, l’amour non de soi, mais de son image, est le fondement de l’amour, mais qu’il est également le fondement du désir. C’est ce qui manque à l’image du corps (non au corps) qui constitue l’objet du manque. « Le fondement narcissique d’où se puise tout ce qui vient former comme telle la structure objectale ». « Le désir correspond à ce reste, dans l’image, ce mirage par où elle est identifiée justement à la partie qui lui manque ».

Mais manifestement, pour Lacan, la possibilité pour l’analyste de s’absenter de tout idéal ne passe pas par la promotion de ceci ou cela, pas même d’un savoir, quel qu’il soit, mais par une lecture dynamique de la topologie de l’inconscient, de sa structure singulière dans chaque séance d’analyse.Pour le dire autrement, Lacan est beaucoup moins radical que les lacaniens. Car si l’objet a n’est d’aucun idéal, il s’agit néanmoins d’être en mesure de conserver la « potiche » du Moi idéal. C’est la question qu’il reprendra des années plus tard, dans un séminaire où la topologie des nœuds est centrale, de l’articulation, du nouage dynamique entre la structure et la forme1. La consistance imaginaire n’est pas la structure, mais ce qui lui donne forme. C’est ce qui est actuellement en jeu dans toutes les questions contemporaines autour des nouvelles cliniques, de nouvelles formes qui sont à distinguer de leur structure.

De façon très synthétique, résumée, cette topologie décrite par Lacan dans ce séminaire renvoie assez explicitement aux deux tours de la coupure du signifiant sur la bande de Möbius, équivalente aux deux tours du dire qui met en place le sujet de l’énonciation comme de l’objet qui s’en détache, l’objet cause du désir (S ◊ a).Nous y retrouvons également assez aisément la topologie du Tore, où les au moins deux tours de la demande, s’ils se rejoignent, découpent le seul tour qui n’est pas comptable, le tour du désir. Lacan déploiera dans les dernières leçons comment la pulsion orale et la pulsion anale, la demande du sujet du désir de l’Autre, et la demande de l’Autre du désir du sujet, s’y articulent.

Mais comment passer de cette topologie des coupures sur des surfaces à celle des nœuds ? Je dois ici rendre hommage au regretté Marc Darmon grâce auquel nous avons quelques outils pour nous y retrouver dans la topologie lacanienne. Dans ses « Essais de topologie lacanienne » (1990), si Marc Darmon fait particulièrement clairement résonner comment chaque figure topologique permet un renouvellement de la lecture clinique, il fera aussi remarquer qu’il y a une continuité de propriété topologique entre ces différentes figures, en particulier celle fondamentale, mis en évidence par Freud, de la non-contradiction de l’inconscient. C’est le sens de « La raison depuis Freud » (1957)2, un changement radical de logique, d’où la nécessité de la référence à la topologie.Comme le rappelle Charles Melman dans sa série de conférences consacrée à la Maladie d’Amour, avec Marcel Gauchet et Philippe Sollers, publiée dans le n°26 de la Célibataire (2013), il n’y a jamais d’amour que de l’Un (l’image érigée).

Je vous proposerai alors cette lecture topologique, borroméenne, que c’est donc par l’analyse du transfert que l’amour de l’Un se donne à lire comme trois, fait de trois consistances distinctes, nouées et dénouées en même temps, sans contradiction, qui localise dans ce nouage, le point fixe d’un lieu où manque l’objet.Si à suivre Lacan dans ce séminaire nous pouvons dire après lui que l’amour relève de la demande, que celle-ci se caractérise de la métaphore, c’est dire alors qu’il y a toujours une autre demande au-delà de toute demande. La demande ce serait donc le nœud lui- même que l’analysant adresse à l’analyste dans sa demande d’amour, le nœud borroméen comme pure métaphore a pu dire Lacan.

1 Cela part là aussi de l’amour puisque c’est: « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » (1976/77) Vous entendez que c’est de la même articulation ici que celle initiée dans le transfert.
2 « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » (1957)

Le désir dont la condition est également le manque, relève quant à lui d’une métonymie, du partiel de l’objet, la partie pour le tout en tant que signifiant, qui ne trouve à se dialectiser avec l’amour que dans ce double mouvement de la métaphore et de la métonymie, du noué et du dénoué, de l’irréductible de l’Un et de l’Autre, non pas dans le champ de la réalité, mais bien celui du signifiant qui l’organise.

« Qu’on dise... » rappelle Lacan dans « L’étourdit » (1972), c’est dire que l’essentiel, c’est que l’on n’oublie pas qu’il s’agit dans la cure d’opérations de nouages et de dénouages des consistances dans une énonciation singulière. Car ce sont ces jeux de combinatoires qui permettent d’en lire la structure qui s’écrit de cette lecture. C’est ce que je vous disais en début de mon propos, une autre lecture produit une autre écriture du texte. C’est en tant qu’une lecture précède son écriture, son nouage, qu’un acte de création se produit dans une cure. Ce n’est écrit que parce que cela a été lu comme ça. C’est cela l’efficience de l’association dite libre, comme de son interprétation en tant qu’énigme et équivoque, nouée et dénouée, qui permet de passer du récit à RSI.

C’est là ce que Lacan indique de l’efficience d’une cure, de la possibilité pour un sujet de mener cette dialectique par et à l’issue d’une cure. C’est le sens de « ce qui cesse de ne pas s’écrire ». C’est qu’il s’agit que l’analysant aille jusqu’à ce point qui consiste à réaliser que si la « potiche » du Moi idéal lui est nécessaire, ne serait-ce pour que le sujet s’y localise dans le vide formé par ce pot, tout objet, n’importe lequel, n’importe quelles fleurs ou leurre, peut prendre cette place, avoir ce prix d’objet élevé à la valeur phallique. J’oserai dire, au fondement même du défaut dans le narcissisme ! C’est ce que Socrate a su lire dans le Banquet quand il dit à Alcibiade : « Tout ce que tu me dis là à moi, c’est pour lui », mais plus encore dans ce qui s’entend dans la formule de l’amour : « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas ça ». C’est là, dit Lacan, qu’est le deuil à faire, par le psychanalyste, dans son désir. Je rappelle qu’il s’adresse aussi à ses analysants. C’est ce qui est à réaliser, dans les deux sens du terme. C’est parce que l’analyste ne s’y trompe pas, que ce n’est pas ce qui est visé, de cet objet dont il s’agit, qu’il n’y est, à cette place vide, que comme semblant, qu’il n’y donc pas non plus dans l’éthique de l’analyse la moindre idéalisation qui tienne. « Ne pas remplacer une illusion par une autre » disait Freud. Surtout pas celle du désir3, car même si Lacan rappelle qu’il y a pire que l’ambivalence du désir, que celui-ci soit désir de destruction puisque ce qui est visé est toujours un au- delà de l’objet, et/ou comme objet à conserver dans sa forme, le pire est de céder sur son désir à ne pas savoir comment l’articuler, à ne pas pouvoir en élaborer, en inventer, une autre écriture.Rappelons-nous les anecdotes données par Melman des scènes où Lacan ne cédait pas sur son désir. Le moins que l’on puisse dire c’est que nous étions très loin de tout idéal.

 

Charles Melman le reformulera à sa façon quand il dira qu’il s’agit pour l’analyste, d’amener l’analysant à cette conséquence qu’il réalise que quoi qu’il dise : « ce n’est pas ça».Nous y retrouvons la dynamique du temps logique, puisque c’est ce pas que le sujet est amené à faire dans un second tour du temps pour comprendre, d’une assertion de certitude anticipé dans le moment de conclure. Ce n’est pas dire que c’est ça, mais que je dis cela en prenant en compte que ce n’est que de ce dire que je me soutiens. Il s’agit que le sujet se réalise de la poésie de ce (se) dire, non qu’il soit poète, mais poème.Cela dit, il ne faudrait pas croire que cela va de soi. Puisque Lacan finit son séminaire par ceci : « Jusqu’où oserez vous aller en interrogeant un être au risque pour vous-même de disparaitre ? »Je vais m’arrêter là pour laisser place à la discussion. Merci pour votre attention.