Jean-Luc de SAINT JUST : Extension du champ des possibles : 28/08/2015-PARIS

Le titre que j’ai proposé suite à l’invitation qui m’a été faite de commenter un ou deux points de cette leçon VIII du 8 mars 1977, m’a été inspiré par la lecture d’un passage où il me semblait que Lacan amenait quelque chose de nouveau, presque un renversement dans l’appréhension du réel, qui est il me semble l’un des enjeux majeurs de ce séminaire (Séminaire de Lacan : L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, édité par l’Association Lacanienne Internationale, publication hors commerce de 2014, auquel se référeront les indications de pages à suivre).

Il m’était apparu que ce changement était potentiellement susceptible de venir modifier la direction et donc la fin de la cure, voire même au-delà puisque les enjeux que j’ai évoqué, le réel, ne concernent pas moins l’avenir de la psychanalyse.
Cela dit, si je mets cette première lecture au conditionnel, c’est parce que je n’en suis plus très sûr. Je ne suis plus très sûr que la mise en continuité, l’articulation, entre le réel comme impossible et le réel comme le possible (p.102), constitue effectivement, j’allais dire réellement, un changement de perspective. C’est ce doute que je proposerais que nous examinions ensemble ce matin.
Je situe de façon tout à fait arbitraire le début de ce passage où après avoir évoqué la grosse tête de son petit fils, qui lui viendrait de son grand-père, qui a aussi grosse tête, Lacan revient avec la logique qu’il qualifie de parasitaire à l’homme, celle qui nous fait difficulté et que je tente de mettre à l’épreuve, il revient sur ce qu’il avait affirmé précédemment (p.99), que le réel ne faisait pas uni-vers (Je l’entends ici qu’il ne prend pas forme, forme d’identité.) à lui seul. Il se demande si c’est vrai qu’il ne soit pas un ou qu’il soit seulement un entre autres. Je dirais : en morceaux.
Comment saisir d’abord ce qu’il énonce précédemment, « que le réel ne constitue pas un univers, sauf à être noué à deux autres fonctions… et précise t-il, que cela n’est pas rassurant ».
Je vous en propose cette lecture : qu’il s’agit de prendre en compte que le réel ne fait pas Un en tant que Un de l’universel, celui qui fonde le tout. Comme vous le savez le réel se spécifie essentiellement d’y faire objection. C’est même à cela qu’on le reconnaît, dirais-je. Donc il ne fait pas Un de l’universel, mais, comme il l’avait fait remarqué dans le séminaire "le Sinthome" je crois, nous n’avons jamais « asphère » qu’à des bouts de réel. D’où le fait que l’on puisse saisir qu’il lui donne ce statut d’un entre autres, excluant, dit-il ensuite, forcluant l’universel, mais qui implique le maintien de la particularité. Voilà quelque chose qui est plutôt congruent avec ce que nous constatons quotidiennement dans la clinique, la particularité de ce réel, de l’une bévue que l’on a entendu dans les vignettes cliniques présentées hier.
Cela dit, qu’il associe le réel en tant que fonction à l’un, il le remettra en cause un peu plus loin où il rappellera que « l’idée même de réel comporte l’exclusion de tout sens… même pas le sens de l’un », mais il s’y raccroche puisqu’il le faut quand même bien dans la mesure où « la logique de l’un est bien ce qui reste comme ek-sistence ». (p.103) Pourquoi dit-il cela ? L’un ek-sisterait à quoi ? Si ce n’est que l’un est ek-sistence à l’Autre, à l’Autre comme sens et donc comme Autre que le réel. C’est ce qu’il précise dans son commentaire de l’écriture du S(A) barré. S(A) barré serait alors une façon d’écrire un réel, un hors Autre, mais en même tant un pas sans Autre barré, ou Autre pas sans un qui lui ek-siste. Il l’écrira d’ailleurs d’une autre façon dans le Sinthome, S(A) avec la barre de la négation au dessus. Il dira même que cela lui convient mieux de l’écrire comme ça. Est-ce pour cette raison que dans cette transcription la barre est à la fois sur le A et sur le S ? Cela viendrait dire alors autre chose, qu’il n’y a pas de signifiant de cet hors de l’Autre, ou plutôt de ce manque dans l’Autre.
Mais, est-ce que cela suffit à ce que nous saisissions la raison pour laquelle il fait ce commentaire que ce n’est pas rassurant ? Cela nécessite dans doute pour le saisir de nous référer, de nous rappeler, ce qu’il indique de la visée de ce séminaire. J’y reviendrais plus longuement par la suite si j’en ai le temps, mais pour le dire rapidement, ce n’est pas rassurant parce que du coup il n’y a pas moyen de lui donner la moindre forme à ce réel. La moindre forme si ce n’est celle d’un bout, d’un début, d’un commencement, d’un S1 dit-il qui « n’arrive à rien » précisera t-il à la fin de cette leçon... sous entendu à rien d’autre. Que le discours de la psychanalyse produise des bouts de réel, permet cette ouverture possible au réel, ne peut prendre forme qu’avec les deux autres fonctions, et donc se referme sur ce qu’il nomme comme seul choix que nous ayons, cela a été évoqué hier, « la folie ou notre débilité mentale ». On comprend en effet que ce n’est pas rassurant et les efforts constants que cela a demandé à Freud et à Lacan pour maintenir ce réel ouvert, ce réveil, pour que le discours de la psychanalyse ne soit pas recouvert, logiquement recouvert, voire retourné, puisque du réel seul cela ne peut pas prendre forme. C’est à ce que le « ne cesse pas » puisse « cesser » que Lacan consacre cette leçon dans ce séminaire, voire ce séminaire.
Continuons notre lecture, nous en étions à S(A) barré, à ces bouts de réels, à ce que l’Autre soit le sens, soit l’Autre que le réel. Et là il dit qu’il est difficile de ne pas flotter entre l’infini actuel et les nœuds dénombrables finis. Les nœuds dénombrables finis, hier Jean Brini, nous a montré qu’il y en avait en effet beaucoup de possibles. Qu’il y a un choix à faire… dit Lacan. Je le reformulerais comme cela, entre le continu et le discontinu.
La suite semble nous indiquer qu’il parle de l’écriture et nous entrons il me semble là de plein pied dans le paradoxe que je vous proposais d’examiner ensemble… puisqu’il relève d’un choix entre l’infini actuel, ce qui ne cesse pas, la répétition, ce qui ne cesse pas de s’actualiser, et le fini des nœuds dénombrables, l’un de l’un, de l’un par un qui cesse… de s’écrire, qui vient nouer la chaîne infinie. Une coupure est une écriture qui vient nouer. Dans la vignette clinique présentée par Anne Joos, selon la façon dont vous venez couper le signifiant comprimé et bien cela ne vient pas nouer les choses de la même façon.
La clinique de chaque séance est constituée de cet infini actuel qui ne cesse de se dérouler sans fin et c’est un choix clinique auquel l’analyste est à chaque fois confronté, de laisser ou de faire en sorte que se déroule cette chaine ou de la nouer, de permettre qu’elle se noue. Choix d’intervention ou même avant cela choix de lecture clinique.
Je dois avouer que la rencontre à nouveau de ce paradoxe dans ce passage que j’avais choisi, m’a quelque peu amusé. Amusé de me rendre compte que cette question du discontinu dans le continu est également celle que j’ai mis au travail dans un article récent à propos des couleurs. La couleur se caractérise, à l’instar de ce que Lacan met en évidence ici dans l’écriture, de nous mettre devant le même paradoxe d’être à la fois infinie et finie. Nous avons de nouveau « asphère » à une logique dont la structure ne détermine rien et dont les conséquences relèvent d’un choix de perspective, d’un choix de point de vue. Il se trouve que cela insiste dans mes travaux cette question du point de vue, de la couleur donnée. Sans doute parce que comme le dit Lacan : « Il y a beaucoup de possibles là dedans ».
Le possible, c’est la définition qu’il en donne, c’est lorsqu’on interrompt l’écriture. Autrement dit, quand on vient nouer la chaîne littérale de l’infini actuel, quand cela cesse… de s’écrire. Il y a une équivocité là qui est précieuse, parce que c’est les deux à la fois. C’est nouer un possible, entre autres dirais-je, quand on fait le choix d’écrire… parmi beaucoup d’autres possibles qu’il y a là dedans, dans la chaîne infinie actuelle. Ce n’est pas quelque chose que l’on fait tous les jours, parce que ce nouage qui s’écrit, ce possible, vous savez que ce n’est pas sans conséquence dans une existence. Pas sans déplacement, je dirais pas sans déplacement dans le tore.
Bien entendu, il est toujours possible, si l’on veut, de continuer l’écriture de ne pas nouer ou de dénouer ce qu’on a noué un moment.
Dans ce passage, il me semble que Lacan ne décrit pas autre chose, mais il le dit autrement, que la découverte de Freud, de ce qu’il a mis en évidence dans la science des rêves, que la chaîne littérale, la chimie des syllabes, le rébus du rêve, est un infini actuel que vous pouvez nouer de différentes façons, l’écrire et en faire un possible, un sens possible, qui n’épuise aucunement d’autres sens possibles, d’autres découpes, que l’on retrouve dans l’analyse du petit Hans, celle du cheval par exemple.
Cela me semble être également la propriété de l’écriture poétique chinoise… C’est étonnant ! Une lecture possible entre autres…
J’y reviens, mais c’est aussi par exemple ce qui spécifie le travail de certains artistes, que ce soit des écrivains comme Queneau dans ses « Exercices de style » (Raymond Queneau, Exercices de style, 1947 où il raconte 99 fois la même histoire différemment) ou de certains peintres comme Cézanne qui a peint quelque soixante fois le même paysage provençal « la montagne Sainte-Victoire » près d’Aix en Provence. Je dirais de toutes les couleurs possibles… enfin peut-être pas toutes, mais un certain nombre, un nombre dénombrable. Justement comme le sont les couleurs dans le continu du spectre.
Le fait est que face à ces possibles, précise Lacan, l’on abandonne, que l’on abandonne réellement et qu’il est même impossible de ne pas abandonner réellement. Autrement dit, que même s’il y a beaucoup de nouages, d’écritures possibles, cela n’épuise pas l’infini actuel. Je le dirais comme ça pour l’illustrer, qu’on ne liquide pas pour autant l’inconscient. C’est juste qu’on ne va pas plus loin. C’est là que Lacan vient mettre en continuité, ou plutôt vient articuler, d’une façon que je trouve étonnante, l’impossible et le possible, l’infini et le fini, et peut-être aussi il me semble, la structure et la forme.
Ce qu’il appelle « l’impossible c’est le réel… » il en donne une limite, il dit que cela se limite à la non contradiction. Qu’est-ce à dire ? Que l’impossible se limite à ce que cela ne vienne pas être contredit… être contredit que cela « ne cesse pas… de ne pas s’écrire », puisque le réel est l’impossible seulement à écrire. Le réel est donc l’impossible dans la limite qu’il ne soit pas contredit par l’écriture d’un possible. C’est ainsi qu’il me semble possible de lire, « le réel c’est le possible… en attendant qu’il s’écrive ».
Alors est-ce pour autant nouveau ? Pour ma part, je trouve cela surtout inédit, inédit de l’écrire comme ça, puisque vous entendez que c’est un dit qui n’est pas sans effet d’écriture ! (Je me réfère là à ce qu’il décrit dans l’Etourdit cité dans cette leçon.)
C’est encore chez Lacan un effet d’ouverture, parce que ce n’est pas quand même pas la même chose que de dire, cela n’a sans doute pas les mêmes conséquences non plus, de dire que le réel est l’impossible ou que le réel c’est le possible. Mais c’est une ouverture qui est celle d’un instant, puisque ce réel, si j’ai bien compris, est le possible… en attendant qu’il s’écrive. Cela implique de savoir si une fois écrit c’est encore le réel. J’aurais envie de dire, parce que c’est cette logique qui nous est présentée, et l’expérience qui nous l’indique, qu’une fois écrit ce possible n’est plus le réel. Cela ne veut pas dire que l’écrire dissous le réel, mais sans doute le déplace, le déplace dans la spirale du tore.
Il y a une dimension tout à fait temporelle de ces instants où le réel est le possible. Cela vient sans doute rendre compte de ses efforts constants de Lacan, déjà rappelés, de renouveler, de déplacer, de créer en permanence dans son enseignement. Pas sans Autre, mais hors de, de ce qui sort de l’Autre. Cela inscrit donc le réel dans une temporalité, dans une nécessité d’un réveil toujours à renouveler. Le réel c’est ce qui réveil, mais c’est toujours à déplacer.
Nous voilà revenu à la fin de cette leçon (p.104), et à son manque d’espoir, parce que malgré ce déplacement : on en sort pas ! Cela n’arrive à rien dit Lacan, à rien d’autre qu’à un savoir qui se contente de commencer. D’où sans doute aussi le fait qu’il puisse dire dans ce séminaire qu’il ne trouve pas, et qu’il tourne en rond.
C’est pour cette raison que le nœud ne suffit pas et qu’il est nécessaire qu’il soit constitué de tore dont l’un se retourne. Nécessaire à ce que ce savoir dans le réel, produit par le discours de la psychanalyse, produit par la cure elle même, par cette pratique, puisse prendre d’autres formes que celle de la folie ou de la débilité mentale.
Le soucis constant de Lacan quant aux effets de la structure borroméenne sur la forme au cours de ces leçons n’ont il me semble pas d’autre visée, pas d’autre visée à ce que cela ne se reforme pas ou prenne une autre forme (C’est toute l’histoire de la psychanalyse et le combat de Freud comme de Lacan.).
C’est ce qui est également visé lorsqu’il parle de la nécessité d’une seconde tranche qui permette le passage de la trique au nœud. Ce n’est peut-être pas autre chose que ce que Freud avait déjà identifié comme une difficulté dans la suite d’une cure et qui l’avait amené à préconiser pour les analystes de refaire une tranche tous les cinq ans. Préconisation nécessaire puisque manifestement le plus souvent, ce savoir, je parle de celui du réel, et pour cause, pour cause logique comme nous venons de le voir, dès qu’il prend forme mentale, dès qu’il se mentalise, prend une forme débile ; autrement dit, commune. On se remet à rêver, on abandonne réellement.
A son époque, il me semble que la passe dont parle Alain Didier Weill dans ce séminaire, était déjà une tentative d’en arriver à cette conséquence, qu’une cure puisse aller plus loin qu’au commencement de ce savoir. Une tentative ratée…
Face aux constats de ces difficultés, il est à noter que Lacan ne dit pas que la psychanalyse n’a pas toute sa portée dans une cure, en tant que pratique. C’est même ce qui l’étonne, mais il ne voit pas comment l’expliquer, dit-il. (p.103)
Car si la psychanalyse ne reste qu’une pratique singulière qui a sa portée, mais qui n’arrive à rien d’autre, qui n’abouti pas à une autre forme possible. Cela reste alors une pratique fragile, aléatoire, pour ne pas dire plus et vous savez qu’il le dira à Bruxelles le 27 février 1977, une pratique qui ne parvient pas à faire événement, évènement dans l’histoire.
Notez qu’il ne se plaint nullement des autres, qu’il n’accuse aucunement le social de son époque, qu’il ne dénonce rien, mais qu’à l’instar de Freud il regrette de ne pas y être encore arrivé.
Bon cela le désespère un peu, mais ce à quoi j’ai été sensible dans ce séminaire, c’est à l’invitation, à l’appel qu’il fait à l’invention d’un signifiant nouveau qui nous ouvrirait à ce que, de mes pas patauds, j’appelle le réel (P.132) dit-il. Si vous permettez cet écart à la consigne de commenter la leçon VIII, je ne résiste pas à finir mon propos sur cette fin de séminaire que je ne commenterais pas, mais qui me servira de conclusion.
« Pourquoi est-ce qu’on ne tenterait pas de formuler un signifiant qui aurait, contrairement à l’usage qu’on en fait habituellement, qui aurait un effet ? Il est certain que tout ceci a un caractère d’extrême. Si j’y suis introduit par la psychanalyse, c’est tout de même pas sans portée. Portée veut dire sens, ça n’a exactement pas d’autre incidence. Portée veut dire sens et nous restons collés toujours au sens. Comment est-ce qu’on n’a pas forcé les choses assez pour faire l’épreuve de ce que ça donnerait, de forger un signifiant qui serait autre !
Si jamais je vous convoque à propos de ce signifiant, vous le verrez affiché et ce sera quand même un bon signe. Parce que comme je ne suis débile mental que relativement (je veux dire que je le suis comme tout le monde), c’est peut-être qu’une petite lumière me sera arrivée… »
Voilà comment il finit ce séminaire. Je conclurai alors sur une dernière question : Comment en tant qu’analyste nous référent à Lacan pourrions-nous ne pas répondre à cet appel du 17 mai 1977 ? Puisque, et là je reviens au début de la leçon VIII, « Ce qu’on écrit. » un possible nous indique t-il, « n’importe qui peut l’écrire » (p.95) pour peu, peut-être, qu’une petite lumière lui arrive… Une petite lumière poétique, d’un signifiant qui ne soit pas de sens. Pas un métalangage, pas une métalangue, mais peut-être une façon de dire autrement, et donc que cela s’écrive.
Discussion :
Didier de Brouwer : D’abord merci beaucoup pour cet exposé très développé qui reprend pas à pas beaucoup de choses amenées par Lacan et qui sont me semble-il centrales dans ce séminaire. Alors c’est vrai qu’il amène dans cette leçon la question de l’écriture et votre façon de l’amener par le titre à propos d’une articulation du réel comme impossible et du réel comme possible, je trouvais cela tout à fait éclairant, intéressant. Et on peut le faire je pense à partir de ce troisième terme qui est cette recherche autour de quelque chose comme écrire. Il y avait cette phrase très particulière, le possible c’est ce qui cesse, et au fond il faut le dire pour l’entendre, c’est ce qui cesse de s’écrire. Ce qui est particulier c’est qu’il faut la ponctuation pour l’entendre, cette double articulation dans ce que vous dites, cette double articulation entre écriture et parole. Voilà, beaucoup de choses que vous amenez par rapport à la question du particulier. Entre autre cette notion de, pas d’universel sinon à travers de l’existence et du particulier, et l’interrogation que vous amenez sur le signifiant S de grand A barré, où se trouve la barre. Dans mon souvenir, dans la version que j’ai c’est un S barré. C’est S de grand A barré ! Est-ce que c’est une erreur ?
Jean-Paul Beaumont : Je crois que cela a été dit, c’est une erreur. C’est S de A barré, le maquettiste a du mettre la barre sur les deux lettres. C’est S de grand A barré, bien sur.
Didier de Brouwer : Alors vous parlez du rêve, le rêve est un infini actuel. Alors c’est une question entre l’infini et la question du dénombrable ave le nœud. Cela m’évoquait quand même une question qui était essentielle dans la physique contemporaine et qui a été reprise assez récemment dans un livre par Jérôme Pavis sur la question de la physique quantique. C’était toute la question du discontinu. Le discontinu dans la matière c’est quelque chose qui était tout à fait.
La question ne peut au fond être reprise qu’à partir du particulier, de l’existence, c’est à dire de la question du nœud. Je trouve qu’il y a quand même un ton chez Lacan, on en parlait en aparté hier. Il y a plusieurs moments comme cela dans ce séminaire où il vient dire que ce n’est pas rassurant. C’est pas rassurant, vous dites à juste titre que le réel cela concerne l’avenir de la psychanalyse. Je pense que nous avons une façon de traiter le réel qui replace les choses dans la dimension de l’existence singulière et pas dans la pensée constante de l’universel vers lequel on essaye de tendre que ce soit dans la pensée religieuse ou dans celle de la science. Il y a chez Lacan je trouve, des accents, on oscille constamment entre un pessimisme, un pessimisme assez juste quelque part, qui n’est pas rassurant. Il y a des accents comme ça sur la psychanalyse et dans quelques années ont en parlera plus. On sent une sorte d’urgence aussi à trouver des solutions, a pousser les choses à l’extrême que la logique peut les pousser. C’est une urgence où il y a une certaine fébrilité. Donc on sent que la question du réel il la vit profondément, constamment, et je me demandais comment vous pourriez rebondir sur cette question du pas rassurant qu’il amène à plusieurs reprises dans cette leçon.
Jean-Luc de Saint-Just : Je ne l’ai pas entendu sur le mode dépressif. Je l’ai entendu comme une invitation, pour peu qu’on veuille la prendre… Ce à quoi j’ai été sensible. C’est qu’il ne nous dit pas quoi faire. Il nous laisse le choix de continuer ou d’abandonner. Pour autant, lui il continu à chercher. Il annonce à la fin de ce séminaire : « si je vous convoque… » Mais enfin, je l’entends comme une invitation à ce que l’on invente, à ce que l’on pousse, à ce que l’on aille plus loin, que l’on ne se contente pas de ronronner. Si on veut ! Cela ne me semble pas très différent de ce que Charles Melman avait du dire lors d’une assemblée générale extraordinaire sur le fait que la filiation ce n’était pas simplement de reprendre, mais d’essayer de poursuivre. Parce que bien entendu il y a tout un tas de questions qui restent ouvertes. Il me semble que dans cette leçon avec cette difficulté qu’il pose de façon claire. Nous l’avons entendu dans les cas cliniques présentés hier, quand il y a un possible qui vient s’entendre, c’est à dire quand il y a quelque chose qui vient s’écrire, qui vient faire coupure dans l’infini actuel, le continu pour tel ou tel patient ou analysant. On voit bien qu’il y a quelque chose qui vient s’ouvrir là, c’est ce que permet l’analyse, mais c’est un instant, un moment, qui n’est pas sans conséquences bien entendu. J’en discutais tout à l’heure avec Pierre-Christophe Cathelineau, je ne me souviens plus dans quel séminaire, parce qu’il ne se confie pas souvent sur ce genre de choses, mais Lacan évoquait les difficultés qu’il rencontrait lui à se maintenir éveillé. Les efforts constants cela lui demandait. Parce qu’autrement, bien entendu, il se faisait rattraper comme tout le monde par le discours courant. Cela lui demandait des efforts permanents.
Ce qu’il décrit là, c’est ce que l’on rencontre quotidiennement dans une cure. A un moment il y a quelque chose qui va venir s’ouvrir, qui n’a pas de sens. Pourquoi un verre d’eau « fraiche » ? Et puis le « nez », cela relève à la fois du continu de la musicalité de la lalangue - et ce qui est extrêmement difficile quand on parle d’un cas clinique c’est de savoir comment on peut rendre compte de la musicalité de ce que l’on a entendu, du dire, de l’intonation, de cette patiente qui me parle de l’impossible. Qu’est-ce qui fait que je l’ai entendu comme un possible ? C’est dans l’intonation ! Dans ce continuum il y a une question de choix, de savoir où l’on met la coupure. Cela a son effet un instant. Comment cela se recouvre après, comme cela se retourne ? Il me semble que c’est la question que pose Lacan. Comment pourrait-on faire en sorte que cela reste ouvert ? Que ce ne soit pas qu’un commencement ? Enfin, c’est comme cela que je l’entends.
Jean-Paul Beaumont : Il y a des questions dans la salle.
Bernard Vandermersch : Merci Jean-Luc pour ton exposé qui insiste sur un renversement de point de vue. Il y en a un qui m’intéresse beaucoup c’est le réel qui effectivement est envisagé non plus comme ce qui serait à symboliser, sur lequel il faudrait gagner, mais qui bien au contraire est présenté comme quelque chose de précaire. Puisque dans le fond, c’est le possible en attendant qu’il s’écrive, mais à partir du moment ou, si jamais le possible s’écrivait alors le réel disparaît. Et qu’est-ce que c’est qu’un obsessionnel sinon celui qui craint que quelque chose foute le camp. C’est cette dimension de précarité du réel, et du réel qui ne tient que s’il est lié au symbolique et à l’imaginaire, d’où la fonction du corps vivant dans cette dimension du réel qui me semble effectivement assez nouvelle je dirais. Enfin assez nouvelle, qui est là depuis un certain temps. L’enseignement de Lacan a toujours commencé par le fait que le signifiant avait en somme une action civilisatrice. On colonise le réel qui serait vraiment le traumatique, le réel traumatique, on entend plus cette dimension du réel traumatique. Néanmoins ce réel dont il parle, ce réel du sujet, c’est un réel qui fait tenir l’ensemble. Cela c’est assez nouveau. Il y a une question que je voudrais poser. Je ne comprends pas pourquoi Lacan dit que le dénombrable c’est le fini. Il y a un infini dénombrable. Je ne sais pas si c’est très important. Enfin, voilà.
Jean-Luc de Saint-Just : Lorsqu’il évoque le possible, il y a beaucoup de possibles là dedans, cette dimension dénombrables. Ce qu’a démontré hier Jean Brini m’a semblé très intéressant quand il parlait de tous ces nœuds qui étaient possibles et dont on pouvait faire la liste. C’est son projet l’alphabet des nœuds possibles. On voit bien comment lorsque quelqu’un présente un cas clinique, il présente un nœud possible, un nouage possible. La présentation par Corinne Tysler du nœud du cas clinique qu’elle présenté. Je lui ai fait remarquer qu’on aurait pu parvenir à la même chose à partir de la fermeture d’une tresse. Cela aurait été un autre possible. Ce qui amène probablement à des destins de cure qui ne sont pas les mêmes, en fonction de la découpe qui va se faire dans ce continu.
Bernard Vandermersch : Si je peux continuer, puisque j’ai le micro. C’est aussi un changement dans la signification du mot grand Autre. Puisque qu’il dit l’Autre en question c’est le sens, c’est l’Autre que le réel. On avait un peut tendance à penser que l’Autre c’était du côté du réel. Là il y a une certaine différence. En fait il cherche un signifiant qui n’aurait pas de partenaire dans l’Autre, qui fait buté. La psychanalyse débouche sur un signifiant tel qu’il ne s’articulerait à aucun Autre. C’est assez inquiétant.
Didier de Brouwer : Dans l’écriture, dans le texte que j’ai, il dit l’Au… tre que le réel. Comme s’il y avait une partie de l’Autre qui était censurée. On entend plus que le « tre », le trois. C’est comme cela que je l’entends, à la place de « a u » il y a un blanc, à vous de le trouver, quelque part. Mais il me semble que dans l’Autre que le réel, la question du grand Autre reste quand même ancré dans le signifiant.
Jean-Paul Beaumont : C’est ce qu’il dit à la fin : « Je suis bien fâché de vous avoir entretenu aujourd’hui de cette espèce d’extrême. Il faudrait que ça prenne une autre tournure, je veux dire que de déboucher comme idée qu’il n’y a de réel que ce qui exclu toute espèce de sens est exactement le contraire de notre pratique. » Il ne dit pas « sur cette idée », mais il dit « comme idée » dans la bande.
Pierre-Christophe Cathelineau : Merci pour cette intervention sur le possible. Je voulais vous poser une question qui m’est venue à l’esprit en vous écoutant. Effectivement ce n’est pas l’assèchement du Zuiderzee, dans la mesure ou le possible est tiré du côté du réel. Et donc là il y a une modification assez sensible de la définition logique. Il y a quelque chose qui m’apparaît dans ce que vous dites, je pose la question pour savoir si vous en êtes d’accord. Il me semble que là, vous l’avez dit, c’est l’un des enjeux du séminaire. L’une bévue c’est précisément ce qui dans une direction de cure cesse de s’écrire. C’est-à-dire c’est quelque chose qui vient marquer, non pas l’assèchement du Zuiderzee, mais la limite entre le réel et le symbolique. C’est-à-dire quelque chose qui vient attester du réel, tout en s’écrivant. Et je pense que ça c’est un des points central du séminaire. Il me semble que cela atteste du réel tout en s’écrivant. Est-ce que vous êtes d’accord ?
Jean-Luc de Saint-Just : Oui, tout à fait, avec cette équivocité qui m’est apparu peut-être d’autant plus en le disant, c’est que « cesse de s’écrire » et « cesse, de s’écrire », j’ai envie de dire que les deux vont de pair, les deux sont justes. Cela m’est apparu en le disant : la coupure dans l’écriture c’est ce qui va faire nœud.
Marc Morali : Je voulais d’abord vous remercier de nous avoir fait entendre quelque chose qui touche effectivement à l’enjeu de tout ce séminaire de l’insu, puisqu’il s’agit quand même de renouveler l’inconscient, le possible. Or je voudrais juste souligner un passage de ce que vous avez dit. C’est m’apparaît tellement fort que cela pourrait nous assourdir. Pour un peu on n’entendrait pas la portée de ce que vous avez dit au sens de remettre en place, si on renomme l’inconscient, son vieux nom l’inconscient, l’ancien nom, celui qu’il convient peut-être de remplacer par un autre. Vous dites, l’impossible c’est le réel et c’est à partir de ce principe quand vous dites qu’il est de la non contradiction. On peut effectivement, je rajoute, déboucher sur l’inconscient. La contradiction c’est la propriété de l’inconscient. C’est le rêve, la structure c’est Freud, c’est comme ça : l’intemporalité et la non contraction. Donc on pourrait imaginer qu’il existe d’autres inconscients. Celui dans lequel le réel ce n’est pas l’impossible, c’est le possible en attendant qu’il s’écrive. La question qui se pose est je pense la suivante, et je pense que vous avez repris comme beaucoup d’entre nous le cas clinique d’Anne Joos qui est remarquable, puisque chacun y va de sa coupure, alors on va couper sur le comprimé. Pour ma part, je pensais que la coupure c’était la mise en acte, le jeu d’une pièce de théâtre qui venait comme ça remplacer la continuité de la parole « donnez moi de l’eau fraiche » et la chaîne signifiante qui s’en suivait, à savoir l’angine de poitrine. Changement de disque. Vous voyez qu’on aurait pas coupé au même endroit. Alors, il m’est revenu à la mémoire une phrase un raisonnement de quelqu’un qui s’interrogeait sur les mondes possibles, il y a beaucoup de mondes possibles. Le vrai problème c’est que dans ces mondes qui sont possibles, est-ce qu’ils ont un avenir ? Alors oui dans chaque monde possible, pour qu’il y ait un avenir il est nécessaire qu’il y ait quelque chose qui ne les rende pas seulement possibles, mais réalisables. C’est à dire ramenable à l’échelle du vivant. On peut dire que s’il y a quelque qui est nécessaire, alors il existe dans tous les mondes qui existent, parce que sinon cela reste des mondes possibles. Et la question que vous soulevez me semble alors du coup éclater, c’est fantastique. Supposons que nous faisions la coupure différente que celle qu’Anne Joos a produit, comme non coupure. Elle n’a pas sauté sur le mot comprimé. Elle a donné un verre d’eau fraiche. C’est aussi une façon de traiter de qu’on entend et ce que l’on entend pas. Comme vous avez justement dit, comment est-ce que l’on sait ce qu’on entend et ce qu’on n’entend pas ? Hier on en discutait avec Nicolas Dissez, la psychanalyse c’est comme le jazz. Dans une improvisation de Jazz il y a des milliers de citations, alors il n’y a trois personnes qui applaudissent dans la salle parce qu’ils ont entendues, ils les reconnues. La question que je poserais si vous le permettez et je voudrais votre avis. En tout cas je pense qu’elle est éminemment complexe. Est-ce qu’il existerait dans tous les inconscients possibles quelque chose qui ferait que ce serait les mêmes ? Où est ce que là on change complètement de paradigme, par exemple si on coupe sur comprimé, est-ce que ce serait le même inconscient qui serait en place, est-ce que c’est le même possible, que si on ne coupe pas sur comprimé ? Ca c’est la première question. La deuxième question, c’est effectivement est ce que la diversité de ces inconscients répondent ou pas du monde dans lequel ça se produit. C’est à dire une époque, une histoire, une culture, parce que l’on sait qu’il n’y a pas un seul sujet, la notion de sujet est elle-même une notion très actualisée. C’est ce que entre autres les questions que m’ont évoqué votre exposé et qui sont absolument fantastiques. Merci.
Jean-Paul Beaumont : On va peut-être passer la parole à Cyrille Noijean…

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