Jean Luc de Saint-Just : Sabrina Speilrein, une femme qui en savait un bout sur la jouissance.20/05/2026.
Sabina Spielrein,
une femme qui en savait un bout sur la jouissance.
"Sabina Spielrein, née et décédée à Roslov-sur-le-Don en Russie (1885-1942), est surtout connue pour avoir été une patiente de Carl Gustav Jung, avec lequel elle eut une relation amoureuse mise en scène au cinéma dans "A Dangerous Méthod" de David Cronenberg (2011). Devenue psychiatre et psychanalyste, elle fit un important travail clinique et théorique et eut une correspondance importante avec Sigmund Freud. Par la suite, elle fut également de celles qui initièrent la psychanalyse avec les enfants.
Ses écrits, pourtant peu diffusés, ont néanmoins contribué à faire progresser la psychanalyse, en particulier son article de 1912 récemment republié "La destruction comme cause du devenir" (2026 aux Editions de la Reine Rouge). Nous devons à notre collègue Michael Gerard Plastow la mise en évidence de l'important travail d'écriture de Sabina Spielrein : "Sabina Spielrein, poésie et vérité, L'écriture et la fin de l'analyse" (2021).
En prenant appui sur ces textes, je tenterai de proposer une lecture un peu différente de ce que Sabina Spielrein a pu élaborer à partir de son expérience comme de sa clinique quant à la question de la jouissance, repris par Freud dans "Au-delà du principe de plaisir" (1920)."
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Malgré le fait que je n’aime pas beaucoup parler par Zoom, car je me sens toujours très seul face à cet écran sans corps, je remercie Alain Harly de m’inviter à nouveau à prendre la parole dans son séminaire consacré aux « Aléas de la Jouissance ». Cela m’oblige, dans tous les sens du terme, donc également à aller à la rencontre de mes aléas. Ils furent nombreux en l’occasion par les lectures, parfois difficiles, que cela m’a demandé. J’espère néanmoins être en mesure de partager ce soir ce qui a été le nœud de ce travail, d’être en mesure d’en articuler quelque chose d’audible. Cette fois, ce n’est pas toujours le cas, j’ai choisi d’en passer par l’écriture pour tisser le fil de mon propos. Ce n’est sans doute pas sans rapport avec ce que je vais tenter d’en articuler.
Comme beaucoup, j’ai découvert Sabina Spielrein tardivement, par le film de David Cronenberg « A dangerousMéthod » (2011), puis par un autre film « L’âme en jeu » de Roberto Faenza (2002), avant de lire « Sabina Spielrein, Entre Freud et Jung » d’Aldo Carotenuto et Jacques Nobécourt (1981). Dans ce livre est publié son article « La destruction comme cause du devenir » de 1912 dont a parlé Alain Harly en introduction, et qui vient d’être republié récemment. C’est la lecture de cet article qui m’a fait proposer un examen plus attentif des écrits de cette pionnière de la psychanalyse. Celle qui, dit-on, a soufflé à Freud l’idée d’une pulsion de mort. Nous verrons que ce n’est peut-être pas si simple que cela dans la mesure où « la destruction » de Sabina Spielrein n’est pas tout à fait la pulsion de mort de Freud. Ce qui est cependant incontestable pour qui lit attentivement cet article,c’est qu’elle y a clairement anticipé, entre autres, un au-delà du principe de plaisir. C’est ce qui nous intéresse dans ce travail.
Très rapidement, parce que cela ne va pas être mon propos ce soir, quelques mots pour resituer le parcours et la vie de Sabina Spielrein à l’intention de ceux d’entre vous qui ne la connaitraient pas. Il s’agit d’une fille de médecins Russes qui connut de graves crises lors de ses études en Suisse à Zürich. Il sera évoqué une hystérie. Elle fut alors internée à la Clinique Psychiatrique Burghölzli et soignée par Carl Gustav Jung qui à l’époque s’initiait à la psychanalyse, plutôt même au début à la « Talking Cure ». A la suite de cette cure, où elle noua une relation amoureuse avec Jung, effective ou fantasmée ce n’est pas la question, elle fit des études de médecine et devint psychiatre et psychanalyste.
Elle travailla, entre autres, avec Jung et Bleuler. Dans ses élaborations, elle prit appui sur les travaux de Jung, puis de Freud, tentant constamment d’articuler les deux conceptions. C’est particulièrement manifeste dans son article publié en1912. Elle s’intéressa très tôt à la psychanalyse des enfants,dont elle fut là aussi une pionnière, en particulier en Russie. Mariée en 1912, elle eut deux filles. Dans un parcours riche d’expériences, elle connue de nombreux drames familiaux dans des périodes de guerre et de révolution, plus que troublées dans l’Est de l’Europe. De retour dans sa ville nataleen 1923, dans un pays devenu URSS, elle connue d’importantes difficultés, entre autres financières. La psychanalyse n’était pas bien vue par le régime politique. Elle y mourut assassinée par les nazis pendant la guerre, comme de nombreux autres juifs russes, lors du massacre de ZmievskaïaBalka le 11 aout 1942. Voilà en très résumé, mais bien entendu je suis passé sur beaucoup d’autres choses. Cela dit, pour ceux qui s’intéresseraient plus précisément à son histoire, il y a une biographie qui est parue en 2018, faite par Violaine Gelly et qui est intitulée : « La vie dérobée de Sabina Spielrein ».
Au-delà de sa thèse de psychiatrie, parce que c’est surtout de son travail d’écriture dont je vais vous parler ce soir, où elle suit pas à pas les signifiants d’une patiente psychotique, le principal texte psychanalytique de Sabina Spielrein, le plus connu, est donc « La destruction comme cause du devenir » qu’elle présenta à la Société Psychanalytique de Vienne le 29 novembre 1911. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne reçut pas le meilleur accueil. Il faut dire qu’entre Jung et Freud, elle se trouve prise dans un discord dont elle se fit, sans doute à son insu, l’objet. Car ce sont bien en grande partie les errements de Jung dans le maniement du transfert avec Sabina Spielrein qui amena Freud à publier en 1915 « Observations sur l’amour de transfert ». Je soutiendrais, comme ce fut également le cas pour Freud en 1920, que la perspective d’un « au-delà du principe de plaisir » n’a eu de cesse de susciter des résistances de la part des analystes eux-mêmes.
Pour sortir du récit de vie, des petites histoires comme cela se dit, voire des affres des relations passionnelles de Sabina Spielrein avec Jung et Freud, je me suis intéressé au travail de notre collègue membre de l’ALI, pédopsychiatre et psychanalyste en Australie, Michael Gerard Plastow qui publia en 2021 : « Sabina Spielrein, Poésie et vérité, L’écriture et la fin de l’analyse ». J’avais eu le plaisir de discuter l’une de ses interventions lors de journées à Paris, et nous nous sommes brièvement retrouvés à Brest les 13 et 14 juin dernier lors d’un colloque sur le film « Emilia Perez » sorti en 2024. Il m’y présenta brièvement son ouvrage.
Pour aller directement à ce qu’il y soutient par une lecture très minutieuse des écrits de Sabina Spielrein, il démontre que c’est par son travail d’écriture qu’elle a pu finir son analyse avec Jung. Liquider son transfert pourrait-on dire, mais il va au-delà. Selon lui, elle réalise par écrit une passe tirant enseignement de sa cure, afin de prendre place comme analyste, orienter sa pratique. Pour lui, elle a su anticiper le devenir de la psychanalyse.
Dans un article de 2021 « L’invention de la psychanalyse »paru dans la Revue Lacanienne n°22, Christian Fierens fait d’autant plus l’éloge de ce livre, qu’il y trouve support et illustration à son « principe de jouissance » comme étant au principe même de l’inconscient et de la psychanalyse. Il attribue même à Michael Gerard Plastow, par cet ouvrage, la fonction de passeur de Sabina Spielrein ; une passe par l’écriture !
C’est qu’il y a effectivement une continuité entre ce qu’initie Sabina Spielrein dans son article princeps, la démonstration de son travail d’écriture par Michael Gerard Plastow et ce que publie Christian Fierens dans « Le principe de jouissance » (2020). D’une certaine façon, nous pourrions considérer que le travail de Sabina Spielrein pourrait mêmeéclairer le « principe de jouissance » de Christian Fierens qui définit ce dernier comme ce qui doit advenir de création poétique, d’écriture, à partir d’une destruction des images, des représentations, d’un imaginaire, de ce qui va faire trou dans le savoir.
Dans son article princeps, Sabina Spielrein commence par poser une question très contemporaine sur l’ambivalence de la sexualité, comme relevant à la fois d’un plaisir, mais pouvant également susciter de l’angoisse, comportant en même temps un vécu déplaisant, effet de refoulement d’un « ennemi en soi » dit-elle. Je la cite : « C’est sa propre ardeur amoureuse qui vous contraint, avec une nécessité implacable, à ce que l’on ne veut pas ». Cette nécessité en soi va donc détruire l’autoconservation du Moi, pour créer un devenir dans le processus même de la cure analytique soutient-elle.
Elle ne cessera de démontrer dans son texte, en passant par la biologie, la psychologie et les mythes, que la destruction et la création ne s’opposent pas, mais vont de pair, participent au même mouvement et en particulier, dit-elle, dans la création artistique. Il est vrai que c’est quelque chose que les artistes connaissent bien, puisqu’il n’y pas non plus en art de création sans destruction. Pour fonder ce renversement logique de non-contradiction entre destruction et création, elle prend appui sur les travaux de Freud qui découvre que l’inconscient ne connait pas la contradiction. Il proposera même ultérieurement, en 1925, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le non-contradiction, que la négation est le premier mouvement de l’affirmation. Je la cite à nouveau : « Dans l’inconscient tous les lieux se fondent les uns dans les autres et les contraires s’équivalent » (p.23). Bien avant l’heure, elle transcende le principe de plaisir comme principe organisateur à son époque, puisque plaisir et déplaisir vont de pair. Dans son dire, comme dans ses textes, cela prend la forme d’une récurrence, ce qu’elle appelle : « la joie dans la douleur ». C’est clairementune référence à ce qui n’est pas encore nommé « la jouissance ». Ce qu’elle fait entendre dans ce texte, c’est que l’individu est divisé par une structure où (A = -A). Remarquons dès à présent que ce n’est pas tout à fait équivalent à l’équivocité où (A ≠ A). J’y reviendraiultérieurement. Ceci, même si dans son travail clinique, comme dans son écriture, en particulier dans sa thèse, elle se montre tout à fait sensible aux équivocités du signifiant,comme à ce qui passe d’une langue à l’autre. Il faut dire qu’elle est non seulement musicienne, mais aussi polyglotte (elle parle sept langues), et sans doute très sensible à la matérialité du signifiant, à la musique de « lalangue ». Vous remarquerez que j’essaye là de distinguer trois logiques différentes : la non-contradiction de l’inconscient, la négation, et l’équivocité du signifiant.
Ce que Sabina Spielrein affirme avec la plus grande conviction c’est que la psyché est guidée par des instances qui ne se préoccupent nullement de nos réactions affectives face aux exigences qu’elles imposent, qu’elles n’ont aucun souci du bien ou du mal. Et quand elle dit que « le plaisir » n’est que la réaction face à ces exigences, nous pouvons entendre qu’elle désigne là, précisément, « la jouissance ». Ce qui justement va au-delà des pulsions d’autoconservation. Elle fait donc état d’un sujet bel et bien divisé. « Il est un dividuum » dit-elle, entre d’une part un Moi qui est constitué de pulsions d’autoconservation, et des exigences pulsionnelles antérieures qui exigent du sujet qu’il y revienne constamment. Il est possible me semble-t-il d’y lire les prémices de ce que Freud nommera par la suite : « la compulsion de répétition ».
La création de ce devenir n’est donc pas pour Sabina Spielrein un seulement nouveau, ex nihilo pourrait-on dire, c’est un retour à un connu, à ce que Freud appelait « les impressions premières de l’enfance ». C’est une dimension du travail de Sabina Spielrein que je n’ai pas retrouvée ainsi dans ma lecture de Michael Gerard Plastow ou de Christian Fierens.
C’est, il me semble, ce que Lacan rappelait lorsqu’il évoquait qu’il avait cinq ans. C’est-à-dire, là où pour chacun vient se nouer son fantasme fondamental et ses modalités de jouissances. Cette création, cette invention, comme le dit Christian Fierens, cette nouvelle écriture comme le rappelle Michel Jeanvoine, s’opère manifestement pour Sabina Spielrein comme recomposition, transformation des matériaux initiaux. Pas uniquement de la batterie signifiante propre à chacun, mais d’un certain nouage qui, comme le rappelle Lacan au début de RSI, est un déjà là. Ce que Sabina Spielrein appelle les expériences passées qui constituent le présent, notre lecture du présent. Ce qui s’actualise ! Je rappelle souvent que nous avons été parlés, bien avant de parler ! C’est même une condition vitale de notre espèce. Un retour à l’espèce que Sabina Spielrein prône dans le travail de la cure, qui n’est peut-être pas à lire au premier degré, mais comme prise en compte de la structure.
Cela dit, pour Sabina Spielrein ce retour n’est pas un retour à l’identique, au même, mais à un semblable, à un trait d’identification, dans une lecture dynamique du travail de l’inconscient. Elle distingue le Moi comme figé, univoque, alors que l’inconscient, et le travail de l’analyse consiste à des transformations, ne serait-ce que de « dire autrement » dirais-je, mais pour elle aucune transformation ne peut advenir sans la destruction de l’état ancien.
C’est ce que va reprendre en détail Michael Gerard Plastow, pour mettre en évidence la poésie dans l’écriture de Sabina Spielrein. Une poésie, une nouvelle écriture qui recompose la précédente, comme relevant justement d’une démarche analytique en tant qu’il s’agit d’un travail dynamique de création. Une destruction du moi dans son transfert à Jung, comme des impasses précédentes de son existence, face aux exigences plus ou moins refoulées de ses motions pulsionnelles. Est-ce qu’il s’agit alors de « ne pas céder sur son désir » comme le dirait Lacan ? Dans son article d’éloge, Christian Fierens transforme à plusieurs reprises le titre du texte de Sabina Spielrein pour en faire « La destruction comme cause du désir ». A la lecture, c’est tout à fait séduisant, mais est-ce que cela relève tout à fait du même registre que ce qu’élabore Sabina Spielrein ?
En reprenant le titre de Goethe « Poésie et vérité, souvenir de ma vie » (1808/1831), pour analyser les textes de Sabina Spielrein, Michael Gerard Plastow fait entendre que c’est le travail poétique, le poème lui-même dans la parole, ce qui s’écrit d’une énonciation, plus que le poète lui-même, qui dit, voire qui fait la vérité d’un sujet, qui la « réalise » en détruisant alors les représentations précédentes. La poésie plus que le poète qui renvoi toujours à un moi. La représentation, l’image, le moi, le sens, sont effets imaginaires que la poésie singulière d’un dire détricote nécessairement. Nous pourrions dire que c’est précisément ce qui opère dans l’association libre. L’application de la règle fondamentale de la psychanalyse, c’est la destruction du récit, de l’histoire, de la phrase, du mot, en signifiant, en syllabes, en lettres, en autant de coupures dans la chaine signifiante qui permet cette licence poétique, d’autres nouages possibles de la chaine. D’accéder dans cet acte de création, de jouissance, à la vérité des exigences pulsionnelles du sujet. Comme le reprendra Michael Gerard Plastow, à la réalisation de l’inceste en tant que fixation de la libido à une attitude infantile, à un désir « gorgé de sang » où le mot se fait chair. Quelque chose de nouveau à travers l’artifice du langage dans l’écriture, où le vers poétique articule la jouissance du fruit interdit de l’amour.
Je cite Michael Gerard Plastow : « La Spielrein qui vit par son écriture est poésie, et la mort du moi est le préalable à la création ». Cela éclaire « Le principe de jouissance » de Christian Fierens, comme principe de l’inconscient et comme éthique dit-il. Il peut alors se lire comme : « Wo es war, sollich werden », « là où le ça était, le je dois advenir ».
Cela fait également écho à ce que Jeanne Wiltord avait si pertinemment amené la dernière fois, cette définition par Lacan de l’inconscient quand il dit que : « L’inconscient, c’est que lorsque je parle, je jouis… ». Une jouissance de la parole, du signifiant noué au corps, qui constitue l’inconscient comme champ de la jouissance. Cependant, Jeanne Wiltord n’a pas fini cette phrase de Lacan. Il ajoute, et c’est essentiel : « …et que je ne veuille rien en savoir du tout ». Il me semble que les avancées de Sabina Spielrein, comme de son passeur, et de notre ami Christian Fierens, font entendre autrement cet énoncé. Si l’inconscient relève du champ de la jouissance, ce serait même son principe, le moi ne veut rien en savoir du tout. C’est ce qu’il méconnait fondamentalement. Il s’agit donc dans l’éthique de la cure, de créer l’espace d’un dire pour qu’au-delà des énoncés, l’énigme émerge, ouvre à un non savoir, à la destruction de ce qui fait explication, récit, histoire, pour que cela cause la création d’une possible énonciation singulière, inédite pour le sujet, au plus près de la vérité de sa jouissance.
Cela étant dit, et je l’espère un peu entendu, vous me le direz peut-être dans les échanges qui vont suivre mon propos, je dois avouer que je souscris assez aisément à cette lecture créative, dynamique, du travail analytique, comme de l’inconscient. Cela met en évidence les impasses des explications, comme d’une éthique du bien ou de la bonne forme. Cela est également une façon de rappeler que la psychanalyse ne s’est jamais maintenue que dans une « erre-aire-éthique » (je laisse le choix de son écriture), y compris et peut-être surtout dans le milieu analytique lui-même, dans les groupes d’analystes, encore plus dans leurs institutions. L’invention de Sabina Spielrein et son devenir en témoignentplutôt bien.
Pour autant, à la suite de Sabina Spielrein, n’est-il pasproblématique de rejeter de principe, toute histoire, tout récit, toute représentation, tout imaginaire ? Ce qui donne consistance à la structure du langage comme de l’inconscient. C’est cette dimension imaginaire, que Lacan dans son abord borroméen, va rétablir comme consistance essentielle. La structure tient de ce trois minimums, pas nécessaire d’en rajouter, mais pas moins non plus pour que le nœud soit borroméen. Il ne se tient que de ce, au moins trois consistances distinctes.
S’il est tout à fait essentiel dans une cure d’amener l’analysant à sortir de ses petites histoires, du récit, du Roman ou Mythe individuel du névrosé, afin qu’il puisse entendre la vérité de sa parole, celle qui le divise. Il s’agit que le sujet puisse ainsi réaliser que le conflit qui le tiraille n’est pas avec l’autre, le partenaire, ou le parent, mais avec l’Autre de lui-même (dans le corps du signifiant). Cela consiste à passer de l’intersubjectif à l’intrasubjectif en tant que sujet divisé par son objet. C’est le pas inaugural de Freud dans sa découverte de l’inconscient. Mais c’est néanmoins bien dans son existence, en passant par cet imaginaire, par cette consistance, qu’il sera en mesure d’engager un travail, d’avoir à composer avec cette dimension en tant qu’elle relève du réel du nœud. Pour qu’il y ait destruction et création, ne faut-il pas une construction préalable ? Pour faire un pas de sens, il faut qu’il y ait du sens, pour ouvrir à un pas de savoir, un trou dans le savoir, cela nécessité qu’il y ait du savoir qui le borde. Le non-sens ou le non-savoir, je ne suis pas sûr que l’on puisse en faire quelque chose, en tous les cas ce n’est pas la même chose que le « pas de ». Un manque n’est pas une béance, un vide sans bord. Ce qui distingue le trou du vide, c’est que le trou est constitué par ses bords, comme la surface par les coupures qui la constituent.
Michael Gerard Plastow fustige tout au long de son ouvrage les incapacités de Jung dans le maniement du transfert de Sabina Spielrein, en dénonçant son contre-transfert, et l’impasse dans laquelle cela maintient Sabina Spielrein. Il va même plus loin. Au-delà de ses erreurs d’interprétation, il parle plusieurs fois de la malhonnêteté de Jung. Je serais peut-être moins intransigeant que lui en prenant en compte que nous étions au tout début de l’invention de cette discipline(1909), et que la structure de chacun, y compris celle de Jung, constitue des points d’impossibles dans la pratique analytique.C’est d’ailleurs sans doute la raison pour laquelle, comme le fait remarquer Michael Gerard Plastow, Jung n’a pas accès à l’équivocité du signifiant, il ne peut lire la clinique qu’en terme de signes. Mais au-delà de cet effet de structure qui sans doute ne pouvait pas lui permettre de suivre Freud dans ses lectures, quel analyste n’a pas rencontré des impasses une fois,ou plusieurs fois, dans la conduite de la cure ? Comme c’est très justement rappelé dans ce livre, Sabina Spielrein est la première ou l’une des premières analystes à tirer enseignement de sa propre cure pour sa pratique. Ce n’est pas le cas de Jung. Les jugements moraux qui sont attribués à Jung, ainsi qu’à tous ceux qui ont lu autrement l’histoire et le parcours de Sabina Spielrein, souvent traités d’obscènes, me semblent faire entendre autre chose qu’il ne serait peut-être pas sans importance de considérer, afin de prendre la juste mesure du travail de Sabina Spielrein, de l’enseignement que ses élaborations, son écriture, son style, peuvent représenter pour les uns ou les autres. Comme le pointe très justement Christian Fierens, et ce que Lacan déduit de son expérience, de ses ratages, c’est que la psychanalyse est intransmissible. Elle est alors à inventer lors de chaque psychanalyse… dans un acte de création.
Il est vrai que les biographies écrites et peut-être encore plus filmées sont des lectures quelques peu triviales qui réduisent la vie, l’existence de Sabina Spielrein à une folle relation amoureuse, voire à une passion sexuelle quelque peu sulfureuse. A la lire sérieusement, nous découvrons tout autre chose. Le courage et l’inventivité d’une jeune femme cultivée et intelligente qui n’a pas froid aux yeux dans la mesure où elle affronte sa jouissance, la vérité de celle de son corps, sans détour : « sa joie dans la douleur », bien au-delà des petits coups de ceux qui s’aiment dit-elle. Et il se vérifie là encore que la résistance est toujours du côté de l’analyste.
Sabina Spielrein sera également en mesure d’analyser elle-même, dans son patronyme, que « Spiel-rein » implique un« un jeu-pur ». Et elle y va ! Les fictions qui ont été imaginées sur sa vie, ses relations, ses histoires, ne sont peut-être pas à prendre de façon si triviale. Même si Michael Gerard Plastow a raison de dire qu’elles paraissent dégrader, réduire la vie et l’œuvre de Sabina Spielrein à une obscénité, Elles peuvent aussi se lire comme des métaphores, comme structures de vérité en tant que fiction. C’est aussi cela la fonction d’unmythe.
Car, si Michael Gerard Plastow a permis de mettre en évidence les ressors du travail analytique, comme des avancées théoriques et cliniques des élaborations de Sabina Spielrein, nous pouvons aussi y lire la vérité de sa jouissance qui fut depuis son enfance dit-elle orientée par le fantasme du héros, de sa tragédie, et plus particulièrement, je la cite : « de la nécessité du sacrifice pour réaliser de grandes choses ». Cela a pris pour elle la forme de la poésie qu’elle crée à partir d’un fantasme d’enfant qu’elle nomme « Siegfried », le héros germanique de Wagner.
Cette fixation première sur cette dimension de sacrifice, comme désir d’autodestruction, n’ont manifestement pas été sans effets concrets tout au long de son existence, et jusqu’à la fin. Cela n’enlève rien à son travail, à sa création, à ses inventions, mais après avoir été injustement réduite à une folle amoureuse, cela nous permettra peut-être de la sortir de son opposé, une certaine forme d’idéalisation (idem pour les grandes figures de la psychanalyse). Dans ce que Michael Gerard Plastow appelle, « son retour à Spielrein », à l’instar de Lacan avec Freud, sa relecture rigoureuse de son œuvre, les sévères jugements vis-à-vis de ceux qui n’ont pas su reconnaitre son travail, comme l’absence de la moindre critique quant à ces écritures, donne à lire un texte qui paraitrait sans failles, sans questions. Il en est de même dans l’article d’éloge de Christian Fierens.
C’est qu’on ne demande pas à un analyste pour occuper cette place, cette fonction, d’être un idéal poétique, et heureusement, mais bien au contraire d’avoir pu aller assez loin dans sa cure pour que chute ses idéalisations, le fantasme toujours illusoire d’une résolution du réel. Freud, il me semble bien que ce soit justement à Sabina Spielrein qu’il l’adresse, aura cette réplique des plus éclairante quant à cette question, de la visée d’une psychanalyse : « On ne va quand même pas remplacer une illusion (la religieuse) par une autre ».
Il n’est d’ailleurs pas surprenant que dans son travail d’écriture, Sabina Spielrein fait régulièrement référence à Nietzsche, et à la notion de surhomme. Cette référence va être largement reprise par Michael Gerard Plastow qui regrette que la psychanalyse ne se réfère pas plus au philosophe allemand. A plusieurs reprises, il va traduire, transformer, « la répétition de la destruction » dans les textes de Spielrein, en « surmonter ». Cela fait entendre que face à l’horreur de son acte, l’analyste ne supporte pas toujours l’opération de soustraction que produit une cure, et d’être parfois séduit par l’idéalisation d’une fin heureuse, créatrice, artistique, sublimée. Le mythe du surhomme dans l’œuvre de Nietzschetémoigne, c’est ma lecture, de ce fantasme encore présent d’un rapport au réel qui pourrait être surmonté. Lacan, qui n’était pas plus progressiste que Freud, rappelait que le problème avec la jouissance, c’est que celle qu’il faudrait, c’est justement celle qu’il ne faut pas, celle du faux pas.
La poésie analytique en tant qu’elle fait entendre, résonner, la « varité » du sujet, ne constitue en aucune façon dans ses inventions, ses créations, une résolution du réel. Du réel, nous n’en guérissons pas. Cela permet éventuellement de savoir un peu mieux y faire avec ce réel, de savoir y faire un peu autrement. Mais comme le dit Lacan à l’adresse des révolutionnaires de l’université de Vincennes en marge de son séminaire l’« Envers de la psychanalyse », là aussi il n’y a pas d’idéalisation possible, si le discours analytique permet d’avoir un rapport un peu moins bête au signifiant, cela veut aussi dire un peu plus impuissant.
Aussi je voudrais revenir sur cette question de l’écriture, des rapports de l’écriture à la jouissance, afin de proposer modestement un petit pas de côté. Je rappellerai que Lacan dans la topologie borroméenne localise les jouissances dans des lieux de coincement, de nouage des trois dimensions. Ce qui peut se lire, il me semble, comme des effets d’écriture, des points fixes, à la lettre.
De façon tout à fait intéressante, Alain Harly a engagé sonséminaire cette année sous les auspices de l’écriture, et pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agissait de celle du Marquis de Sade. Car si le marquis de Sade a inventé quelque chose de nouveau dans la jouissance et qui lui a valu tant de tourments, ce n’est ni un comportement, il avait en cela était précédé par des millénaires de passages à l’acte, encore moins une modalité de rapport au corps de l’autre, là-dessus, rien de nouveau. Ce qu’il a inventé c’est une écriture, une écriture logique, une combinatoire littérale, qui ne se réduit pas à l’argumentation de « Français encore un effort ! » dans « La philosophie dans le boudoir » (1795), mais de la possibilité d’écrire la somme de tous les crimes possibles sans aucune limite à cette accumulation, pas même celle de la mort ! Le summum en étant sans doute ce qui précède de dix ans son argumentation : « Les 120 journées de Sodome » (1785). Il initie ainsi ce qui va rendre possible, puisque cela cesse de ne pas s’écrire, une jouissance sans limite de l’accumulation des jouissances, ce que beaucoup ont associé à la logique capitaliste, comme mode de traitement de l’au-delà de l’objet.
Alors, pourrait-on également interroger le lieu de coincement logique de la jouissance que noue l’écriture de Sabina Spielrein ? Dans « La destruction comme cause du devenir » la dernière partie de son article est consacrée à : « Vie et Mort dans la mythologie ». Elle y met en évidence dans sa lecture de la mythologie que sa structure est : vie = mort. C’est une lecture tout à fait différente de celle d’Otto Rank qui publia en 1909 le « Mythe de la naissance du héros ». Je ne serais dire si Sabina Spielrein connaissait ce travail qui pourtant relève d’une grande proximité avec ce qu’elle a pu tisser à propos du héros germanique de Wagner, Siegfried. Quoi qu’il en soit, ce qui me semble intéressant de noter c’est que la structure du mythe qu’Otto Rank décrit relève d’une autre logique. Il met en évidence la présence systématique et non résolue de jeux d’oppositions dans tous les mythes. Autrement dit, une logique de pure différence, mais aucunement d’équivalence. Cette logique d’opposition que l’on retrouve dans la structure du langage, puisque le mot le plus proche d’un autre et le plus opposé, c’est son contraire (dessus-dessous, ouvert-fermer, etc.). Mort et vie ce n’est pas la même chose que Mort est vie ! Dans la structure d’opposition, les signifiant constituent l’un et l’autre, deux opposés qui se maintiennent et alors laissent entre eux un espace non résolu, un espace vide, comme le vide médian entre le Ying et le Yang. Un espace du manque, une perte, un réel !
Ce que propose Sabina Spielrein dans ce texte c’est une écriture logique où il ne s’agit pas de soutenir l’un et l’autre, mais la destruction de l’un pour en substituer un autre. Ce n’est pas (A ≠ A), mais (A = -A), prenant en cela appui sur le texte de Freud « Le sens opposé des mots primitifs » (1910), mais dans une autre logique que celle de Rank et de Freud. Cela n’a pas les mêmes conséquences. La destruction comme cause de la création, ce n’est pas la pure différence de l’équivocité du signifiant.
Dans ce texte, à plusieurs reprises Sabina Spielrein évoque une pulsion de différenciation, mais pour qu’elle se réalise,dans un second mouvement, elle doit s’articuler, aboutir à une assimilation à l’autre où le « je » devient « nous » dit-elle. Autrement dit, l’un et l’autre ne se constituent pas comme altérité.
La dynamique de destruction et de création de Sabina Spielrein, même si elle garde toute sa pertinence dans la dynamique et le processus du travail de la poésie analytique, relève néanmoins d’une logique sans perte, sans altérité laissant place à une réel. A = -A c’est plutôt de l’ordre d’une tautologie, là où A ≠ A fait place à une énigme, un manque à être, ce qui laisse à désirer.
Alors, je conclurai mon propos de ce soir par une question. Si nous avons pu envisager les liens étroits entre écriture et jouissance, comme lieu de fixation de cette dernière, le fait que ce soit par l’écriture, et non par une énonciation, par une écriture sans parole, sans phonétisation de la combinatoire des lettres, que Sabina Spielrein a dû finir sa cure, a-t-il entraînécette conséquence logique dans ses élaborations ?
Si une psychanalyse est bien une pratique de la parole et donc qui matérialise le corps du signifiant, qui produit une écriture, une combinatoire ; autrement dit, un texte au sens antique du terme qui ne se confond pas avec une calligraphie. Les textes antiques n’étaient pas écrits, mais appris par cœur. Pourquoi la psychanalyse ne peut-elle pas devenir une pratique de l’écriture, sans la parole ? Si Freud est beaucoup passé par l’écrit, y compris pour ses correspondances, Lacan, comme Melman, ont toujours soutenu une pratique et un enseignement essentiellement oral. Je propose alors de dire que si la psychanalyse relève d’une pratique de la parole, c’est que seule la parole est en mesure de phonétiser, dans le corps du « parlêtre », une certaine écriture, les lettres qui s’y déposent. Ce n’est que par la phonétisation que la lettre change de statut, prend dimension de signifiant. La phonétisation est seule en mesure de faire entendre l’équivoque, les assonances très tôt identifiées par Freud, là où sans cette phonétisation la lettre reste égale à elle-même.
Dans l’occurrence donnée précédemment à propos de la logique du mythe, la « vie et la mort » ou la « vie est la mort », la phonétisation d’un dire laisse ouverte l’équivocité du signifiant, l’énigme, puisque les deux lectures sont possibles dans une altérité (semblable et différent à la fois, noué et dénoué comme le nœud borroméen). L’écriture, elle, j’entends la graphie et non la combinatoire littérale, écrase cette équivoque puisqu’elle nécessite une substitution, non plus dans une logique du « et », mais dans une logique du « ou » (ou c’est « et », ou c’est « est »), où la lettre alors est égale à elle-même. C’est ce qui permettrait, si ce que j’avance peut se soutenir, de rendre compte de l’écart mesurable de Sabina Spielrein entre sa pratique, ce qu’elle peut entendre des signifiants des patients dans sa thèse et ses élaborations théoriques issues des modalités de cette fin de cure avec Jung.
D’où sans doute également la difficulté d’accès, dans des élaborations plutôt philosophiques, à une logique dont on ne peut repérer les coordonnées que par une pratique assidue de la parole, plus précisément de la poétique analytique, et encore… puisqu’il n’est pas rare : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ».