ALAIN HARLY-perversion-introduction à la santé mentale au risque de la psychopathologie-le bien être du pervers- le 5 mai 2026

1°) Introduction

Il y a comme vous savez actuellement, à en croire ce qui se publie dans les médias, une inquiétante épidémie qui ravage la société contemporaine depuis quelques temps : Pas un seul jour où l’on ne découvre de nouveaux foyers, où des communautés en soient le lieu, et même des personnalités les plus en vue qui ne soient concernées, que des dénonciations fracassantes soient faites, je veux parler de l’épidémie de pédophilie !

Jean-Luc de Saint Just m’avait proposé il y a quelques temps d’intervenir dans ce séminaire sur la question de la perversion avec dans son idée de la situer dans sa référence au champ social. Ceci était bien aimable, mais dois-je l’en remercier ?

Lacan lors d’un colloque après une intervention brillante d’un de ces élèves sur la perversion fit cette remarque que pour bien parler de la perversion, il fallait être pervers ! ou un peu pervers quelque chose comme ça. Alors je ne sais pas si...

En tout cas, j’avais bien déjà travaillé à ce sujet à l’occasion de journées d’étude à Poitiers (La compagnie de la perversion), d’une intervention au collège de psychiatrie sur un cas de masochisme, et plus dernièrement dans le cadre d’un séminaire intitulé « Les aléas de la jouissance » où j’avais repris le cas du Marquis de Sade en y ajoutant un auteur moderne : Georges Bataille. Mais autant vous dire tout de suite que je n’ai jamais eu avec cette question autant l’impression d’errer, sans réussir à saisir de ce qui donnerait une idée claire de l’affaire. Mais alors n’est-ce pas une bonne raison de s’y remettre ?

Certes il y a de nombreux travaux dans cette perspective, comme ceux de Jean- Pierre Lebrun ( De la perversion ordinaire), ou encore Robert-Dany Dufour (Sadique époque, Baise ton prochain, etc) qui seraient bien facile et pertinent d’évoquer. Mais je dois dire que ce n’est pas en partant d’une lecture sociologique, ou anthropologique qu’il m’est venu de m’y relancer, du moins dans un premier temps. A relire l’argument de ce séminaire de revisiter les connaissances acquises en psychopathologie et d’apprécier comment la clinique d’aujourd’hui pourrait nous enseigner sur cette structure psychique et son économie, j’ai retenu cette référence essentielle à la clinique. C’est là une manière d’aborder les questions qui me semble bien située, plus réelle si j’ose dire, car à recourir à des lectures généralistes, des analyses sur l’état de la civilisation, mon sentiment est qu’on glisse plus facilement, quelle que soit la rigueur qu’on y mette, du côté, je dirai d’un bavardage.

Vous me direz que rien ne garantit non plus que le discours sur la clinique ne soit pas bavard et que les constructions que nous en faisons ne soient pas elles-même bien fragiles. Comme l’indiquait Freud il y a lieu de ne pas prendre l’échafaudage pour le bâtiment lui-même. Il y a en tout cas une méthode avec laquelle je me sens plus en accord c’est de partir du singulier de la clinique, et d’apprécier dans un second temps son articulation au social. Lacan nous a suggéré que cette articulation pourrait se concevoir à partir d’une structure de discours. Mais en tout cas c’est un fait qu’avec la perversion, cette articulation s’impose au point qu’il est impossible de ne pas la concevoir en son fondement sans un rapport au social, à la norme, à la loi, à la morale. Mais alors est-il possible d’en dégager un structure clinique ?

Une autre difficulté qui se présente pour notre étude, c’est que « le pervers », nous verrons plus loin s’il existe, consulte rarement le psychanalyste, où s’il le fait, c’est dans la mesure où il traverse un moment de dépression aigüe et qu’une fois la crise dépassée il disparait rapidement. Le travail psychique ne va pas le plus souvent au- delà d’un apaisement symptomatique. Va-t-on dire qu’on a œuvré à son bien-être ?

Bon, il n’y a pas que le pervers pour instrumentaliser ainsi le psychanalyste, mais ce qui s’en distingue, c’est là en tout cas mon expérience, c’est qu’au niveau du contre- transfert nous avons souvent ce vécu que « nous nous sommes faits avoir », aussi avertis pouvons-nous être de l’économie de cette structure. C’est bien là me direz- vous le destin ordinaire d’un travail du psychanalyste que d’être laissé tomber tel un objet déchu. Ce qui s’en différencie, je dirai, c’est que dans cadre d’une cure avec un névrosé, le terme est amené après un long processus qui reste pour l’essentiel inconscient à l’analysant, et qui échappe pour une bonne part à l’analyste et pourtant cette décision d’une fin s’impose souvent comme un acte d’évidence. Sans doute y a-t-il des cures qui s’interrompent sur le mode d’un passage-à-l ’acte ou d’un acting - out, mais dans le meilleur des cas l’analyste a été préparé en quelque sorte à ce départ, et que le deuil peut se faire de son côté sans difficulté majeure.

Avec le sujet pervers, cela ne se passe pas ainsi, il quitte le lieu sans préavis, mais on ne peut se défaire de l’idée qu’il y a une manœuvre avec cette interruption, qui a bien effectivement des allures de séparation, mais que c’est à l’Autre d’en payer le prix. Il n’y a pas eu la dimension d’un lien, d’un pacte fait avec l’Autre, au mieux cela ressemble à un contrat. Il n’y a pas de dette à régler, c’est à l’Autre d’être son débiteur.

Cas d’un jeune homme homosexuel : consommateur de drogue, occupant un emploi de cadre dans une entreprise de déchetterie, exploité sexuellement par un homme plus âgé, mais qui savait y faire pour monnayer ses services. Il était venu me consulter dans un moment dépressif avec idée suicidaire quand il s’est rendu compte que son protecteur avait un commerce sexuel soutenu avec un autre jeune homme et qu’il lui octroyait des avantages bien supérieurs aux siens. Après une série limitée de séances où il a pu mettre en mot la place omnipotente de sa mère et celle déchue de son père, et aussi repris l’initiative vis-à-vis de son protecteur auprès de qui il a pu mesurer la valeur de jouissance qu’il avait. Et même si j’ai bien entendu il a pu user de sa puissance musculaire pour argumenter ses revendications. Il a alors déserté ma consultation.

Un cas d’exhibitionnisme : Comme je le disais, il est rare que de telles cures se mettent en place sur un temps disons suffisant, ce qu’il l’est moins ce sont des pervers qui arrivent avec une injonction thérapeutique faite par l’institution judiciaire après un jugement. Ma position est de considérer que si de tel sujet ne présente pas de demande, que c’est l’Autre social, l’Autre de la Loi qui demande à partir d’une transgression, il n’est pas dit que ce sujet-là ne puisse pas accéder à un dire à cette occasion. Dans ce cas, la question du terme est réglée à l’avance par l’autorité judiciaire.

Ainsi un homme marié, père de deux enfants, ouvrier charcutier dans une petite ville de province, s’exhibait régulièrement dans diverses circonstances et même devant ses jeunes collègues féminines. Plaintes ont été déposées et il fut jugé coupable ; le jugement fut de payer une amende et de faire une psychothérapie pendant une année. C’est ainsi qu’il est venu me consulter et que se sont mises en place ces séances auxquelles il est venu régulièrement. Il m’était demandé de lui faire un certificat mensuel à présenter à la gendarmerie. On pourrait se dire que l’affaire était bien mal engagée et que les chances d’un travail subjectif étaient dans ces conditions bien problématiques.

Dans un premier temps, notre charcutier resta sur ses gardes et que ses propos étaient bien factuels, il me présentait platement son emploi du temps. Il avait dû démissionner de son emploi, et après un temps vide assez douloureux, il s’était lancé dans une activité de vidage de maison et ouvert une brocante, ce qui lui apportait un revenu. Il devint plus détendu durant les séances et son propos plus fluide. Il pouvait me parler de son activité avec un certain plaisir, et témoigner d’un désir de réussite. Il avait surtout le souci d’apporter à sa famille des subsides suffisants.

Et puis il y eu un investissement nouveau dans le cadre de son village où il a mis en œuvre avec une association des activités de loisirs, des chasses aux trésors, des fêtes locales, des bals, etc. Il était devenu en quelque sorte un animateur socio- culturel bénévole très actif. Ce qui était frappant c’était l’intensité de son investissement et aussi le discours disons militant voire moraliste qu’il tenait, fustigeant tous ceux qui se contentaient de regarder passivement tout le mal qu’il se donnait pour faire vivre ce village. Les séances se sont arrêtées au bout du temps imposé mais le départ ne fut pas pour lui sans le signe d’une certaine reconnaissance. Il n’a pas souhaité poursuivre au-delà comme je lui ai proposé, mais il m’a invité à avoir recours à ses services si j’avais une maison à vider ou des meubles à me débarrasser ! J’ai pu souvent apprécier cette position chez le sujet pervers d’être celui qui pourra vous rendre un service, qui en quelque sorte a sous la main ce qu’il vous faut.

Que dire ici de ce travail ? Il a très peu évoqué son exhibitionnisme, il a pu seulement qualifier ces actes comme étant des bêtises, mais dont il n’y avait rien de plus à dire, malgré ma pression à le faire. Il n’a pas élaboré sa position subjective, en quoi il y était impliqué comme sujet. Bref, je dirai que cela avait des allures d’acting-out, et que d’une certaine manière son surinvestissement dans la vie du village avait sans doute le même statut d’un « donner à voir » dont il était l’activiste en chef.

Je vais évoquer maintenant un autre cas, celui d’un pédophile, qui était venu me voir sur le conseil de son médecin traitant, ce qui faisant suite pour lui à un premier travail analytique qui ne lui avait pas apporté ce qu’il en attendait, soit d’être libéré de son attirance vis -à-vis des jeunes garçons.

Mais auparavant, je vais faire quelques rappels sur l’histoire de cette notion de perversion.

2°) Un peu d’histoire.

Comme vous avez pu le constater j’ai utilisé jusqu’ici cette notion de perversion d’une manière empirique sans véritablement définir ce terme ni dans quel champ de discours elle se tenait. De situer l’expérience clinique comme le socle essentiel ne saurait se faire sans références en doctrine, quitte à opérer des remaniements si la clinique l’impose, ce qui est conforme à l’épistémologie scientifique. Ce fut ainsi que procéda Freud. Je propose de faire succinctement quelques rappels extraits des conceptions psychopathologiques issue de la tradition psychiatrique et de leurs renouvellements par la psychanalyse.

Le terme de perversion est ancien et par son étymologie latine pervertere il indique la notion de renversement, de détournement, d’inclinaison au mal. On y perçoit donc d’entrée une implication dans le lien social et un jugement moral. Ce qui suppose un ordre, une norme vis-à-vis de laquelle le sujet en question s’écarterait mais pas sans s’y appuyer. Cette référence morale, la médecine du XIX -ème siècle l’intègre à son corpus, ce qui n’est pas sans reprendre une orientation plus ancienne de l’Eglise.

Dans cette ère culturelle, la sexualité devait se restreindre à la reproduction, ce qui ne tenait pas compte que le désir sexuel excède largement cette finalité. Cet excès prenait alors la connotation d’un mal, d’un péché. Par ailleurs la vie sociale exige elle aussi une limite de ce désir sexuel, laissant seulement la place à ses formes sublimées. La morale qu’elle soit d’inspiration religieuse ou laïque est une mise en place de cette limitation et de cet ordonnancement. Cette référence morale, la psychiatrie du 19 -ème va l’intégrer à son corpus et à sa déontologie, et situer ce qui y déroge du côté de la pathologie.

On voit ainsi comment un R. von Krafft -Ebing et Havelock Ellis vont établir des catalogues et des descriptions de conduites sexuelles déviantes hétéroclites sans un principe clairement défini : inceste, homosexualité, pédophilies, fétichisme, zoophilie, sadomasochisme, exhibitionnisme, coupeur de nattes...Cependant la dégénérescence est potentiellement l’hypothèse étiologique dominante. Il faudra attendre la fin du 19ème siècle pour nuancer ce tableau et concevoir des interventions thérapeutiques qui iraient dans le sens d’une rectification normative, un traitement moral comme cela a pu être formulé ensuite.

Même si ce catalogue reste descriptif, et pas spécialement ordonné autrement que par l’incidence médico-légal de ces comportements jugés déviants, il n’est pas sans poser la question d’une structure clinique individualisable. C’est, il faut le souligner, un projet délicat car on peut retrouver des actes pervers chez des sujets présentant une organisation névrotique, ou bien encore psychotique. Comment alors isoler la structure de cette organisation subjective si on peut en retrouver des traits par ailleurs ? S’y ajoute la composante morale qui ne relève pas à proprement parler du champ épistémologique de la médecine.

Si ce débat a traversé tout le 19-ème siècle et s’est prolongé au 20ème, ce qu’il y a de remarquable, c’est l’intervention dans celui-ci de production littéraire ou philosophique et qui l’ont orienté d’une manière majeure. Ainsi nous avons toute une littérature qui fait place à des textes de libertinage érotique : Rétif de la Bretonne, Réage, Kloswoski, etc. qui par cette écriture même poussent l’imagination jusqu’aux limites de la morale et interroge le bien-fondé de ces limites même. Il y a aussi ces écrits autobiographiques qui outrepassent la pudeur ordinaire, et témoignent d’une position excentrée quant au désir normalisé et qui l’assume en tant que tel. Nombre de ces écrits sont restés anonymes, ou bien ont pris place dans des publications médicales. Certains en général comme ceux de Casanova ou de Jean-Jacques Rousseau restent discrets quant aux pratiques sexuelles, mais d’autres sont de véritables témoignages rendu possibles par la confiance accordée à un médecin. Ce fut le cas des récits et observations publiés par R. von Kraft-Ebing. Et puis nous avons ces projets philosophiques de révolution des mœurs qui affirment que rien n’empêche d’envisager une société réglée par une jouissance universelle : Sade, Fournier, Bataille, etc. Nous voyons que ces utopies proposent une perversion généralisée, soit que la perversion ici ne serait plus l’affaire d’une singularité, mais celle d’un projet politique.

Ce qu’on pourrait retenir à partir de ces imaginations littéraires et de ces utopies, c’est la question de la motilité, de ce qui cause de telles dispositions subjectives et au-delà ce qui invite à la mise en place d’un lien social de ce type. Dans la rhétorique classique, on évoquait les passions de l’âme, ou à l’orée des temps modernes les instincts. Notre propre héritage culturel nous conduit, avec Freud, à y répondre en termes de pulsion, d’objet et de jouissance. Alors poursuivons ce détour, et évoquons cursivement comment Freud pouvait concevoir la perversion et dont Lacan a pu en préciser la structure.

3°) Les hypothèses psychanalytiques.

Il revient à Freud d’avoir proposé d’une manière rigoureuse un statut épistémologique à cet objet engagé avec la pulsion. C’est à partir de sa clinique avec les névrosés que cela a pu se faire et en particulier d’un repérage sur le fantasme, ce qui va se montrer précieux dans une approche de la perversion. Bien qu’il ait décrit très tôt une perversion polymorphe normal chez l’enfant, ce n’est que bien plus tard ( 1927) qu’il va analyser un cas de fétichisme. Cette analyse va lui donner un modèle, au point même qu’il pourra penser que le fétichisme sera toujours présent, au moins en structure, dans toutes les autres modalités de perversion. Au fond de quoi s’agit-il ? Tout simplement de la question du phallus qui se trouve ainsi posée.

Le fétiche est un objet, au sens de la psychanalyse, c’est-à-dire un objet investi par la pulsion, soit un objet qui va causer la motion désirante, dont il est attendu une certaine satisfaction en regard d’un manque fondamental dont pâtit le sujet humain d’être un être de langage. Lacan en soutenant la thèse que le sujet est un effet du langage, et ainsi dénaturé, nous invite à concevoir cet objet comme étant lui-même un effet du langage soit un objet pris dans les signifiants et dans la logique qui les ordonne.

Au principe de cet ordonnancement, nous avons justement le phallus qui est le signifiant qui vient dire qu’il y a un manque dans l’Autre, chacun des objets partiels qui actualise la pulsion venant se supporter de cette signification du phallus. Dans ce repérage inaugural de la subjectivité, le fétiche va pouvoir se concevoir comme un objet de substitution, précisément métonymique, en regard d’une opération humanisante où l’enfant se sépare de ses jouissances premières. Cette perte, Freud, va la théoriser en termes de castration. Il faut concevoir plusieurs temps dans cette opération, celle qui confronte avec la différence anatomique des sexes qui est un moment essentiel et aussi traumatique dans la mesure où cela fait intrusion, cela fait section dans la représentation du corps. Les coordonnées de ce rapport traumatique sont inaugurales de la mise en place d’un sujet du désir. Et c’est à Freud que nous devons d’avoir le premier fait valoir comment la perversion y était d’entrée convoquée.

Rappelons les éléments de cette découverte, certains diraient de cette invention, pensant ainsi ramener la psychanalyse à une spéculation hasardeuse. Ce à quoi on pourrait répondre de bien des manières. Celle qui me vient ici c’est que cette notion d’invention a toute sa pertinence en préhistoire, dans le domaine de la prospection que j’ai quelque peu fréquentée. Si dans votre recherche, vous avez la chance de tomber sur un artefact préhistorique, vous allez devenir l’inventeur de cet objet, mais pas avant que cette découverte ne soit publiée, c’est-à-dire signifié dans le monde des signifiants du dit domaine de la préhistoire. L’invention freudienne est à mon sens de cet ordre. Elle nous propose un mythe qui vient nous permettre une lecture de la réalité humaine. C’est à partir de là que Freud propose une genèse de la perversion.

Cette genèse pourrait se décliner en trois temps :

1°) L’enfant découvre qu’il y a deux catégories chez les humains, ceux qui sont pourvus d’un pénis, et ceux qui ne le sont pas. Chez le garçon, cette découverte déclencherait un effroi, une crainte de castration dans la mesure où ce n’est pas l’état de tous les humains et c’est le père qui en assurerait l’exécution.

2°) Le second temps serait celui du refus, du désaveu de la représentation, d’un déni

(Verleugnung en allemand) de la castration. En d’autres termes, c’est une manière de contredire, ou mieux de se défendre contre la castration et de l’angoisse qu’elle suscite.

3°) Le troisième temps serait celui d’une solution de compromis qui maintiendrait les

deux propositions, ce qui rendrait nécessaire une manœuvre de clivage subjectif ( Ichspaltung) qui intègre la reconnaissance de la castration et aussi bien le désaveu.

C’est pourquoi, selon Freud, la perversion est la solution qui recouvre l’idée d’une faiblesse côté homme alors que côté femme, cette solution se joue plus tardivement le manque s’éprouvant surtout en termes de frustration.

La castration pour le garçon aussi bien que la frustration pour la fillette pourront par la suite se concevoir comme un manque symbolique. Le corps de la fillette ne manque bien sûr de rien et la crainte spécifique du garçon est essentiellement de l’ordre du fantasme. Le phallus vient signifier ce manque dans l’inconscient, c’est le signifiant de ce manque. Il ne peut intervenir que dans sa fonction symbolique, autrement dit voilé.

Pour le névrosé, soit pour la structure normale, c’est dans la mesure où une part de la jouissance primaire est perdue, et qu’une symbolisation de ce manque a pu se faire, qu’il peut fonder son être de désir qui comportera toujours pour autant une insatisfaction. Le pervers refuse cette soustraction de jouissance et cette insatisfaction ordinaire. Il va tenter par diverses manœuvres de récupérer cette jouissance, et c’est avec le recours d’un objet positivé qu’il le fera.

Le cas du fétichisme est exemplaire car il permet une lecture claire d’une conjonction entre un désaveu de la castration et disons l’élection d’un objet concret, plus ou moins dérisoire, mais métonymique du signifiant phallique. C’est ainsi que le fétichiste va trouver dans cet objet la cause de son désir plutôt qu’avec la dame qui se trouve juste à côté.

Le cas de l’exhibitionniste lui aussi nous enseigne volontiers. Comme vous savez, c’est celui qui force la pudeur de l’autre qui passe là par hasard afin de provoquer sa stupeur. L’autre est contraint pour un instant à voir ce qui aurait dû être voilé, et manifester ainsi son signifiant qui est ordinairement refoulé. En provoquant l’angoisse de l’autre, c’est-à- dire en forçant l’expression de sa division, l’exhibitionniste en tire un bénéfice non négligeable : cela le soulage de sa propre angoisse en la faisant supporter par un alter-égo de passage.

Ce sont là des cas offerts à notre saisie intellectuelle. Il y a des configurations bien plus complexes. Mais il me semble admissible de concevoir le pervers comme ce sujet qui reste confiné dans un scénario fantasmatique, dont la jouissance est fixée à un objet, et que celle-ci doit rester sinon clandestine du moins hors-la-loi. Le névrosé lui aussi use d’objet comme la voix, le regard, etc, mais il y a une intrication pulsionnelle qui va être vectorisée par le phallus. Nous n’avons pas cette fixation exclusive du désir sur un objet dont le caractère positif fait mine d’abolir le manque.

Je viens d’évoquer plus haut des configurations cliniques assez simples finalement, ce qui ne va pas être le cas d’une cure que j’ai pu soutenir pendant plusieurs années avec un homme pédophile et dont je vais vous parler maintenant et dont la configuration est plus complexe.

4°) Un cas de pédophilie en analyse.

La narration d’un cas n’échappe jamais à la reconstruction. Je vais tenter de rendre sensible les éléments signifiants qui m’ont semblé pouvoir donner sa pertinence à celle-ci. C’est un patient que j’ai reçu il y a fort longtemps, au tout début de ma pratique, pour lequel j’avais eu recours à un superviseur, et aussi pris beaucoup de notes autant sur les propos du patient que sur les questions que cela me posait alors. Ce qui m’a facilité la tâche pour ce travail de rédaction, ce que je n’avais jamais réussi à faire jusque-là, alors merci à Jean-Luc de Saint Just pour cette invitation.

Quelques mots sur la première rencontre, qui comme vous savez est toujours un moment essentiel quant aux signifiants qui sont livrés à l’analyste. C’est un homme de belle prestance qui se présente à mon cabinet, sur le conseil de son médecin traitant m’avait-il précisé au téléphone.

Agé de 40 ans, Il vient faire la demande d’être suivi pour une psychothérapie ou une psychanalyse. Il a arrêté il y a un an une précédente cure qui a duré une dizaine d’ années.

Célibataire, Il travaille à mi-temps dans un commerce tenu par son père et l’autre mi-temps comme éducateur sportif en natation. Il est attiré sexuellement par les jeunes garçons depuis sa vingtième année, Il s’engage donc dans des séductions, ce qui lui est facilité dans le milieu sportif où il opère. Ce qu’il recherche c’est me précise-t-il, d’avoir de vrai échange sexuel. Ce sont toujours des jeunes adolescents prépubères pour qui il ressent un vif attrait. Ses tentatives de liaison avec des femmes ont toujours échoués. Il n’éprouve aucun plaisir avec elles. Le sexe d’une femme le dégoute.

Son précèdent analyste aurait interprété son problème en ces termes : « Vous avez envie de vous faire rentrer dans le c... » et un spécialiste en endocrinologie qu’il a consulté : « vous êtes normal, la seule voie pour vous, c’est la psychanalyse » . La réponse de ce dernier me semble plus heureuse.

Il dit souffrir actuellement d’un sentiment de solitude et d’impuissance, et qu’il a du mal à travailler, sauf quand (je cite), « j’ai un jeune garçon ». J’apprends qu’il est le 7eme enfant d’une fratrie de 10. Sa mère est décédée suite à l’accouchement du10ème enfant, une fille. Il a alors 5 ans et demi. C’est sa grand-mère paternelle qui va s’occuper de lui ensuite, mais aussi ses grandes sœurs. Son père fut longtemps déprimé après le décès de sa femme.

Au cours de sa première cure, alors qu’il était âgé de 31 ans, il a fait une tentative de suicide à la suite d’une liaison avec un adolescent. Il était allé voir les parents de cet adolescent pour leur dire qu’il était amoureux de leur fils. André ( Je vais le renommer comme cela) a pu se présenter de cette manière sans émotion particulière, avec juste une légère tension dans son élocution, attentif manifestement à la réception que je pouvais faire à son propos. Une gêne a pu être sensible quand il me dit pratiquer régulièrement la masturbation, en pensant aux jeunes garçons.

Et puis en fin d’entretien, il m’a fait part de sa résolution de reprendre le travail dans le club de natation, (ce qu’il avait arrêté depuis quelques temps.) et aussi vendre sa voiture de sport qu’il lui permettait (je cite) de frimer devant les jeunes garçons. Il ajoute que dans sa voiture c’est un des rares endroit où il se sent bien et où il chante des cantiques. La vente de cette voiture va lui permettre de « faire sa psychanalyse. »

Voilà donc l’essentiel de cet entretien, qui déjà nous permet d’entendre bien des éléments de la problématique de cet homme, ce à quoi j’ai cru pouvoir répondre, que je pourrais l’écouter de nouveau ; et ensuite il fut convenu de mettre en place un cadre analytique type. Le travail s’est poursuivi pendant 4 années.

Il me semble bien impossible de relater dans le détail tous les mouvements de cette cure. Dans un premier temps, je vais exposer l’anamnèse du destin de cet homme tel qu’il a pu se construire au fur et à mesure de nos séances où André fut dans l’ensemble assez assidu. J’isolerai ensuite plusieurs configurations qui me semblent signifiantes de sa structure. Et enfin j’évoquerai comment la cure s’est terminée, et aussi un élément de la postcure.

Eléments d’anamnèse André est né pendant la deuxième guerre mondiale. C’est donc le 7 -ème enfant d’une fratrie qui en comptera 10. Ses parents sont commerçants d’une ville de province. Une bonne aide la mère aux tâches ménagères et à l’élevage des enfants. Les parents sont des catholiques pratiquants.

-A l’âge d’un an, naissance d’un puiné. Puis c’est l’arrivée d’un autre enfant quand il a 3 ans. André pourra se souvenir dit-il de sa jalousie.

-Vers 4/5 ans, il a eu l’impression dit-il d’avoir été blousé. Il situe à cette époque le seul souvenir en relation avec sa mère, d’avoir souhaitez sa mort.

-Il fréquente l’école maternelle. Il est reconnu comme un enfant séduisant et qui sait retenir l’attention de son entourage.

-A 5 ans et demi, c’est la naissance d’un 10 -ème enfant, une fille. La mère décède d’une hémorragie post-partum. On dit aux enfants que leur mère est partie en voyage. Et pour autant la prière du soir qui rassemble toute la famille se fait autour de sa photo et se termine par un « Bonsoir petite mère. »

Voilà donc brosser à grand trait l’histoire d’André. Je ne vais pas maintenant exposer le

-Ensuite de 7 à 10/11 ans : Dit ne plus avoir aucun souvenir de sa mère ni d’émotion la concernant. Les rituels religieux sont suivis de sa part avec beaucoup de ferveur. Il investit tout spécialement les cantiques lors des offices et les chante aussi en solitaire. A partir de 10 ans, pratique soutenue de la masturbation.

-A 11 ans, lors d’un camp de louveteau, suite à un geste sacrilège et scatologique d’un jeune collègue, il éprouve une forte émotion, ce qui lui fait ressentir fugacement l’absence de sa mère. Ce fut semble-t-il la seule fois.

-Vers 12 /13 ans, vive crainte des colères de son père.

-Vers 13/14 ans, premiers rêves à connotation érotique qui mettent en scène des femmes.

-Vers 14/15 ans, humeur de tristesse, de déception en particulier vis-à-vis du père qui ne lui apporte pas ce qu’il attend confusément.

-16/ 18 ans, son humeur est dépressive, il travaille peu à ses devoirs scolaires mais investit le sport et particulièrement la natation où il se montre doué. Il va éprouver un intérêt affectueux pour une jeune fille, mais cela reste platonique.

-A 18 ans, il ne se présente pas au bac, ce qui ne lui permettra plus d’envisager une école de formation de professeur en éducation physique.

-De 18 à 20 ans, il passe divers brevets dans le domaine sportif.

-A 20 ans, il fait son service militaire dont il ne dira rien, sinon qu’il a pu avoir à cette époque des pensées concernant des garçons.

-A 21 ans, de retour à la vie civile, il travaille chez son père et dans l’éducation sportive dans des clubs de natation.

-A partir de 21 ans, alors qu’il peut facilement séduire des femmes, les relations avec elles ne se prolongent pas. Il est de plus en plus nettement attiré par les garçons, et engage des relations intimes avec eux ce qui n’est pas sans le questionner.

-A 28 ans il engage une psychanalyse qui va se poursuivre 10 ans.

-A 31 ans, il fait une tentative de suicide qu’il mettra après-coup en relation avec le transfert analytique, soit comme un message adressé à son analyste.

-A 34 ans, il quitte la maison de son père et achète une maison qu’il retape.

-A 38 ans il met un terme à sa cure. Nouvelle tentative de suicide à la suite d’une relation avec un adolescent.

-Il va s’installer dans une ville éloignée pendant une année. Il est très déprimé.

-A 39 ans, retour dans la ville d’origine. Son activité reste essentiellement dans l’éducation sportive. Son attirance pour les jeunes garçons est intacte. Il craint de nouveau d’avoir des passages-à-l ’acte suicidaire.

-A 40 ans, il prend rendez-vous à mon cabinet. La cure va durer 4 années. déroulé de cette cure mais seulement isoler plusieurs configurations signifiantes .

-De la mère Que dire de cette étrange disparition, d’abord dans la mémoire de l’enfant, ce qui s’est poursuivi par la suite et même à l’âge adulte, de sa mère, tant dans l’éprouvé d’une absence, de sa voix, de son image ? André n’est pas dans la confusion mentale, il sait bien qu’il a eu une mère – on dit ordinairement que c’est de l’ordre de la certitude. Quant au père...Ici on pourrait peut-être dire que c’est l’inverse : une certitude quant au père, et une amnésie quant à la mère. Il n’est pas sans savoir cela qu’il est issu d’une mère, et pourtant tout se passe comme si rien ne lui signifiait ce savoir-là et que toute représentation psychique la concernant lui était inaccessible. René Laforgue aurait peut-être parlé de scotomisation. Mais ce serait me semble-t-il considérer une opération de soustraction strictement imaginaire. Il y a bien cette photo autour de laquelle on fait en famille la prière du soir mais elle a un pur statut d’image et elle ne vient en aucune manière susciter une évocation, cela ne correspond pas pour lui à une image mentale.

S’il a des éléments de souvenir qui sont en rapport avec la mère, cela ne la concerne pas en tant que telle, c’est de son côté, soit précisément d’un vœu de mort. On pourrait facilement imaginer des vœux de ce type vis-à-vis de ses puinées comme il est courant dans les fratries. Cela est chez le névrosé soumis à un refoulement tout à fait repérable dans les retours du refoulé, dans les formations de l’inconscient. Mais pour André c’est d’un autre ordre. Ce vœu s’est trouvé réaliser par la mort réelle de la mère, mais ce n’est en aucune manière le motif d’une culpabilité. Nous ne sommes aucunement dans l’ambivalence. Il pourra même par la suite en rajouter quant à son agressivité et son désir de dégradation de l’image de la mère avec cette pensée : « Elle est encore partie cette salope. » Nous sommes ici on pourrait dire dans une configuration archaïque, dans une haine féroce et pourtant si nous pouvons faire l’hypothèse d’une dépression infantile primaire, avec un déploiement d’un sadisme, ce n’est pas du côté d’une organisation psychotique que nous serions enclins à envisager les choses. En d’autres termes ce n’est pas une forclusion du Nom-du-Père qui se repère là. Il se situe bien dans une inscription paternelle, il fut par exemple très ému lors des funérailles de son grand-père paternel.

On pourrait peut-être se risquer à aller du côté d’une opération de forclusion d’un type particulier qui ne concerne pas le Nom-du-Père, mais qui concerne étrangement l’existence même de la mère. On pourrait alors poser l’hypothèse que la conjoncture familiale fut telle que la mère n’aurait pas pu assurer une fonction maternelle pour lui. Ce qui permettrait de se demander si elle n’était pas déjà morte pour lui depuis longtemps et que sa disparition serait venue en donner la confirmation. Mais on a changé de registre. De la frustration nous sommes passés à une privation, une disparition réelle de la mère, qui de plus ne fut pas acté symboliquement par une parole des adultes, et qui a pu avoir une fonction de deuxième mort. Du même coup c’est sa propre ex-sistence qui restera en attente, il ne saura sister hors de, la séparation restant en suspens, c’est seulement une aliénation qui le maintiendra dans un assujettissement à la jouissance de l’Autre.

Cette position n’est pourtant pas cette d’une mort du sujet comme on l’observe dans certains états psychotiques. Il ne s’identifie pas au mort, même s’il a pu dire dans sa cure qu’il était comme mort d’une certaine manière à ce moment-là du décès de sa mère. Cela reste du « comme si », il y a un jeu avec le signifiant de la mort, ce qui venait se dire dans un lapsus de nombreuse fois répété quand pour parler de ce non-événement, il lui venait cette formule : « la mère de ma mort » .

Cela peut-il s’entendre comme une forme de clivage du moi ? « Je sais bien que ma mère est morte, mais aussi bien je n’en veux rien savoir. » On trouve bien ordinairement cette configuration dans le deuil, mais cela va se résoudre habituellement par la symbolisation de la perte et l’investissement d’objets métonymiques. L’affaire est plus complexe dans ce cas. Les deux énoncés restent en place et il en résulte une position subjective qui est celle d’un a-sujet, d’un assujetti à un manque dans l’Autre, à un manque qui ne saurait se symboliser. Il s’en suit la quête d’un objet qui pourrait annuler ce manque, qui viendrait le combler, un objet qui viendrait faire signe d’une signification phallique tout en masquant le manque. Mais la manœuvre est toujours risquée car c’est l’objet réel échoue en regard du manque symbolique.

-Le choix d’objet

Quel est ici cet objet dont il était attendu qu’il masque ce manque symbolique ? C’est précisément le sexe en érection des jeunes garçons, de préférence prépubère, dans ce moment flou où ils sortent de l’enfance sans être dans l’état mature. Il n’est pas attiré par les hommes et encore moins par les femmes à qui il manque quelque chose dit-il.

Il y a des conditions précises pour que se mobilise sa volonté de jouissance. Il y a bien l’attente d’une tendresse, d’une complicité, d’un jeu de séduction mais l’important pour André est d’initier le jeune garçon, de provoquer chez lui une jouissance et surtout d’en avoir été l’instituteur. C’est ainsi que lui-même atteint la jouissance.

Comme on l’a déjà dit, André pratique assidument la masturbation depuis ses 10 ans, et depuis ses 20 ans c’est essentiellement en pensant aux jeunes garçons, ce qui fait que son commerce sexuel pourrait évoquer une masturbation réciproque. Mais tout de même il cherche à aller au-delà, soit comme il le dira, d’avoir un vrai rapport sexuel, en pratiquant la sodomisation où il a un rôle actif et en espérant que soit atteinte ainsi une éjaculation simultanée. L’important est d’avoir le sexe du garçon en érection au-devant de lui, ce qui lui donne alors le sentiment d’une puissance. On pourrait croire que nous sommes là dans un réglage purement factuel d’un dispositif de jouissance sexuelle.

Mais un autre élément qui va lui apparaitre durant ce travail, c’est que pratiquement tous les jeunes garçons qui le séduisent et qui le mettent en émoi curieusement ont un

prénom qui tourne autour de Christophe, Jean-Christophe, Christian, Chris. Il en sera bien étonné, et pourra remarquer qu’ils comportent tous comme racine « Christ ». Que sa jouissance puisse être dépendante de ce signifiant le choqua, non pas qu’il rechigne à quelques blasphèmes, mais que cela fut jusqu’ici ignoré de lui. Indice que l’Autre inconscient vient s’introduire dans ses affaires ne lui est pas sympathique. Et il va chercher à en réduire la portée signifiante en évoquant la spéculation que sans doute le Christ, essentiellement entouré de ses apôtres était certainement homosexuel ! [ Il oublie Marie-Madeleine, mais passons !]

Cette volonté de jouissance qui en passe par ce réglage fantasmatique, dont il est d’une certaine manière dépendant, aliéné, c’est ce qui le commande, ce qui le soumet et qui le conduit à une satisfaction d’une jouissance qui pourrait se définir comme la certitude fugace d’une puissance. Ce n’est pas une jouissance autiste, il demande aux garçons une réciprocité. Ce qui bien entendu n’est pas toujours assuré. Et il y a aussi la chute, qui n’est pas seulement qu’après le coït, l’animal est triste, mais que la petite mort comme on dit risque là de prendre des allures tragiques, d’où la nécessité de reprendre la chasse.

Les conduites à risques en voiture, les tentatives de suicide n’ont cessé de ponctuer cette recherche de jouissances. Les passages à l’acte (par médication) ont eu lieu quand des ruptures s’imposaient car un risque judiciaire se rapprochait, soit que le jeune prenne de la distance. André a pu aussi laisser entendre que cela avait pu avoir le sens d’une adresse faite à son premier analyste. Cette positivation de l’objet dont il était attendu une résolution de son dilemme subjectif le conduisait vers un plus-de-jouir ce qui lui fait apparaitre le risque d’une fin tragique. Ce nœud subjectif du sexe et de la mort ne pouvait chez André donner lieu à aucune métaphore .

Fin de partie

La manière dont se termine un travail analytique est certainement aussi enseignante que celle qui la commence. Quelques mots sur ce terme. Ce travail a donc duré quatre années et s’est terminé sans que sa vie sexuelle en soit modifiée. C’est André qui en a pris la décision arguant que la psychanalyse, « c’était foutre de l’argent en l’air. » Je n’ai rien pointé sur l’usage du verbe ! Son rêve était alors d’acheter une grande maison avec de nombreuses chambres où il pourrait accueillir de jeunes garçons.

Bien que cela ait pu être avancé au départ, il n’est pas du tout certain qu’un tel changement soit véritablement souhaité. Ce qui a motivé principalement cette décision d’un arrêt ce fut son vif ressentiment quand il a pu constater que le jeune garçon avec lequel il entretenait un commerce sexuel satisfaisant était manifestement amoureux d’une jeune-fille. Son agressivité s’est alors déplacée vers le psychanalyste semble-t-il. En effet les modalités de sa jouissance restent donc les mêmes. Il confirme à propos des jeunes garçons, « qu’à travers eux, c’est moi qui jouit. » Ce qui a changé c’est qu’il est plus assuré dans sa pratique sexuelle et que la culpabilité en est absente. Et que son sentiment d’impuissance n’est plus aussi présent dans sa vie sociale. Elle revient quand un garçon le quitte, ou bien quand sa demande de réciprocité lui est refusée. Il peut alors devenir agressif et ressentir de la haine. Mais ce mouvement ne se retourne plus contre lui-même. Il n’y a pas eu de nouvelle tentative de suicide pendant ce travail.

L’agressivité avait bien pu émerger dans le transfert jusqu’à se formuler par des fantasmes de meurtre, même selon son expression -le cite- « de vous rentrer dedans ». En considérant son peu d’attrait pour une relation homosexuelle, il m’a semblé que c’était là le renversement de l’interprétation faite par son précédent psychanalyste. Il le traitait volontiers d’incapable, alors que dans la situation analytique actuelle, il admettait que l’ analyste faisait bien un effort pour l’écouter, mais que c’était un mur ! Il sait parfaitement qu’il y a un risque juridique, encore qu’on pourrait se demander si l’existence de cette loi positive n’avait pas une fonction dans son dispositif de jouissance. Il sait bien que sa séduction des jeunes garçons pourrait le conduire devant les tribunaux et être condamné, mais quand même, il est dans cette volonté de jouissance, ce qui paradoxalement le soumet à une autre loi, celle qui lui ordonne de jouir de cette manière.

Il n’est pas sans argumenter sa position en regard de ce qu’il n’a pas reçu de son père. Alors il trouve dit-il une solution avec les jeunes garçons, en se situant dans une relation paternaliste vis-à-vis d’eux, et cela se transforme en jouissance sexuelle. On ne peut mieux dire il me semble ce sentiment d’une privation, d’une non-transmission du phallus en quelque sorte. Pour André, sa théorie est que le phallus est donc l’objet d’une donation. Et c’est ce à quoi il s’emploie avec les jeunes garçons.

Il a bien entendu parlé de l’œdipe, mais fondamentalement cela ne le concerne pas. On dira qu’il ne veut rien en savoir de la castration, soit d’un manque symbolique dans l’Autre. Mais se désaveu se complexifie ici du fait de cette amnésie concernant sa mère. Or le premier Autre pour l’enfant, c’est la Mère, le père ne venant que dans un deuxième temps par la fonction dont il est le porteur si le désir de la mère le met dans cette posture pour l’enfant. Que la mort réelle de sa mère ait pu être pour André spécialement traumatique dans la mesure où des vœux de mort avaient pu survenir auparavant peut se concevoir. Pourrait-on alors penser que cela aura pu fixer la perversion polymorphe de l’enfant, spécialement l’orienter vers une jouissance sadique-anale, donc en deçà qu’une mise en place du phallus symbolique ?

Question : Pour André, cet effacement, cette forclusion de la mère ne serait-ce pas une manière de la maintenir dans une totalité mythique ? En d’autres termes en laissant intact le fantasme qu’elle possède en elle-même un phallus, construction imaginaire, mais qui le protège du risque de lui-même en manquer, la masturbation étant la manœuvre de maintenir l’illusion de sa consistance.

Lors de sa dernière séance il aborde la question de la mère et de son corps, en faisant référence aux romans policiers où tant qu’on n’a pas découvert le cadavre, le doute subsiste ! Récemment, justement des pensées fugaces lui sont venues à propos du corps de sa mère qui serait certainement en décomposition.

Peut-on dire qu’enfin avec ces pensées quelque chose est tombée de cette totalité mythique, et que ce fut au dernier moment ce qui est cédé à l’Autre analyste ? Je n’en suis pas persuadé. Il ne me semble pas qu’une symbolisation du manque soit ici actualisée dans le transfert. Il est aperçu sans doute que c’est dans ce sens qu’il y aurait à aller, mais quand même c’est en regard de la complétude d’un Autre mythique qu’il peut soutenir sa puissance, et que sa jouissance est suspendue à la jouissance de l’Autre, dans la plus grande précarité donc.

Nous sommes dans une logique du « en même temps », mais pas seulement, car ses passages-à-l ’acte ne cesse de répéter « la mère de sa mort ». Il me semble qu’au lieu de développer un délire, c’est la solution du passage-à-l’acte qui s’impose à lui.

Conclusion

Puisqu’il nous faut bien conclure, que dire sur cette question de la perversion en la situant dans ce discours contemporain du bien-être ? Cette notion est en elle-même bien problématique et n’est pas sans susciter nos critiques tant elle invite à se focaliser sur la jouissance du moi, et à dénier que le sujet humain soit divisé. Cette idéologie contemporaine promeut un individu, c’est -à-dire un « non-divisable », qui puisse trouver un bien qui satisfasse son être, ce qui le réduit à un être de besoin et de jouissance. En somme cela défend l’idée qu’il suffirait de fournir à cet être son bien de façon qu’il en soit repu. N’est-ce pas finalement la fiction d’une relation de complétude de la mère et de son enfant ? N’est-ce pas tout aussi bien le projet de la société consumériste supporté par le néocapitalisme contemporain ? Le hic c’est que cette fiction repose sur une erreur, celle que cette dualité serait refermable sur elle-même, et qu’elle pourrait se pérenniser sans l’intervention d’aucun tiers. Comme on sait Lacan avait proposé de situer le phallus en place de tiers.

Bien des objections surgissent. Déjà au niveau du « naître », puisque d’entrée le petit d’homme arrive au monde comme prématuré, il est mal foutu, c’est à dire quelles que soient les conditions de cette ad-venue au monde, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne rencontre pas un bien qui serait conforme à ce naitre-là, à ce nouveau-né, et qu’à le laisser sans secours, il en crève. Tout le monde sait cela.

Pour que cela que ne se passe pas ainsi, il faut un autre secourable qui l’assure dans ses besoins, mais encore faut-il qu’il en ait le désir. A partir de là ça se complique. Et aussi bien si cet autre lui est hostile ou indifférent. C’est le désir de l’Autre qui est en jeu et vis -à- vis duquel le petit d’homme doit se situer. Ce désir suppose un manque dans

l’Autre, et la première manœuvre va donc de s’identifier à ce manque dans l’Autre. C’est ce que l’expérience analytique a cru devoir repérer comme le signifiant phallique. Le nouveau-né va donc au mieux s’identifier à ce signifiant du manque dans l’Autre.

Moment nécessaire, mais qui va faire surgir d’autres problèmes et orienter des destins différents selon que l’Autre maternel en fait un phallus réel, en d’autres termes si elle retient son produit dans une relation privée, ou bien qu’elle en fasse la métaphore d’un désir, la métaphore d’un amour par exemple, où elle pourra le céder à l’autre du sexe comme symbole de cet amour. Dans quelle position a pu se situer la mère d’André ? L’énigme reste entière , et même cette question là ne peut pas se poser pour lui. Le destin du névrosé sera de faire l’expérience par ses symptômes que ce phallus il ne saurait l’être, et que fondamentalement il ne l’a pas, ce qui va se manifester par les angoisses dites de castration. Nous avons un sujet toujours à l’horizon de lui-même nous dit Lacan puisque ce n’est jamais ça. Celui du pervers, nous avons une identification assez spéciale qui tente de réunir en même temps le « il l’est » le phallus et « il l’a ». C’est alors que cela se présentifie comme fétiche ou comme idole. André, avec les jeunes garçons, en fétichisant les signes de leur puberté va causer sa propre jouissance, et en fait en même temps des idoles en tant que champion de natation en puissance. Mais ce fétiche-idole au moment où il pense s’en saisir, cela le rapproche à chaque fois d’une issue tragique, où il lui faudrait s’éjecter de la scène. Soit une identification au non-être , ce qui peut s’entendre comme une tentative de symbolisation, comme Lacan a pu le concevoir à propos du passage-à-l’acte suicidaire de la jeune homosexuelle. C’est là sans doute que l’on pourrait entendre non pas son défi mais sa question fondamentale, c’est-à-dire l’impossibilité de faire consister un fantasme fondamental qui le soutienne comme désirant.

Certains auteurs ont pu faire valoir la dimension de défi chez le sujet pervers. Je pense à un article de Pierra Aulagnier-Spairani « la perversion comme structure » ( in la revue L’inconscient, vol.2, 1967 , ed. Claude Tchou ). C’est une lecture qui risque à mon avis de réduire la relation du sujet à l’Autre confondu avec autrui, dans une intersubjectivité donc, qui à mon sens conduit à une impasse théorique et pratique. On peut apprécier facilement cela avec la notion de perversion narcissique dont on connait l’inflation médiatique. Cf Récamier qui après en avoir promu la notion concluait dans un article de 2003 ( in RFP 2003, N° 3, p. 797) : « Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne. » Et aujourd’hui même dans les écoles d’avocat, on invite à la prudence dans l’usage de cette notion.

Pour revenir à André, j’ai évoqué les conditions de l’arrêt de sa psychanalyse, mais il y a eu un autre élément que j’ai pu apprécier quelques années après. En effet, il m’a téléphoné pour me demander un certificat, comme quoi il avait fait un travail analytique avec moi. Il était alors l’objet de poursuite judiciaire, un des jeunes garçons devenus adulte ayant porté plainte. Ce certificat fut fait, sans qu’il donne l’occasion d’un échange plus soutenu.

Qu’en penser ? Contrairement au cas de l’exhibitionniste où le certificat devait être fait tous les mois à la demande de la Justice, ici il en espère un argument pour adoucir la sanction. C’est une demande à un Autre supposé lui répondre en bonne et due forme. Que dire ici de cette demande, de cette interpellation faite à l’Autre, si on ne le confond pas avec autrui ? Il est attendu que ça réponde et dans le sens de son souhait. Il est attendu que l’Autre réponde réellement.

Le sujet pervers attend que l’Autre réponde à la mesure de son fantasme, c’est-à-dire par une donation et que cela puisse le soulager de l’angoisse de castration. On peut remarquer que l’Autre est interpellé comme l’Autre réel, pourvu d’une puissance de réponse, et que d’une certaine manière c’est là le véritable interlocuteur du pervers.

André a toujours su que sa conduite pouvait être jugée comme délinquante. Peut-on parler chez lui d’une dimension de défi dans cette conduite ? c’est une manière de poser la question du rapport du sujet pervers à l’Autre qui l’oriente vers une intersubjectivité ou vers une contestation d’un ordre social. Ce qui ne me semble pas convenir pour ce cas. J’avancerai plutôt qu’il n’est pas sans savoir la nature symbolique

de l’Autre mais qu’il y a en même temps une nécessité de structure qui fait consister l’Autre comme réel. Si on veut parler de défi, c’est dans la mesure où cela fait consister l’Autre comme réel.

Alors le bien-être pervers ce serait peut-être cela : une manière de reconnaitre la loi symbolique et en même temps d’en dénier la pertinence pour l’assurer dans sa jouissance. La jouissance perverse est une version infantile de la jouissance de l’Autre. Son modèle est celui d’une mère qui jouit de son enfant identifié à un phallus. Moment nécessaire à l’enfant, mais dont il doit se défaire pour s’engager dans la symbolisation.

André reste dans l’incertitude sur ce qui aura pu l’ériger dans le désir de l’ Autre maternelle. Sa seule certitude, c’est de l’avoir haïe.

Il ne peut rien en savoir du désir de l’Autre, ce n’est pas une énigme, c’est un non-lieu, c’est bien ce qui me faisait avancer cette hypothèse d’une forclusion de la mère, sa disparition réelle venant valider le désir de mort. Son erreur est de croire qu’il est possible de jouir du corps d’un autre adolescent , en promesse d’une jouissance phallique et qu’il suffirait d’une bonne technique pour avoir « un vrai rapport sexuel », à ses risques et périls. Il est alors dans la méconnaissance d’une identification primitive qui le renvoie au rapport primordial à la mère, là où ça ne répond que par une radicale absence. On pourrait être tenté par l’idée que pour André le surgissement de la référence au Christ dont il chante les louanges en privé, et dont il retrouve le nom chez ses jeunes garçons qu’il séduit, pourrait être une manière de donner figure à ce vide.

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